L’Institut Pasteur d’Iran

par

M. Baltazard

 

En 1919, à l’époque où le rayonnement de la France brillait de son éclat le plus vif, la Perse, qui ne s’appelait pas encore l’Iran, cherchait à rendre la première place, après la longue éclipse de la première guerre mondiale, à l’influence culturelle française depuis longtemps déjà prépondérante dans le pays.

En particulier dans le domaine de la médecine où le célèbre médecin français Joseph Désiré Tholozan et ses successeurs ou des francophones de grande classe comme le hollandais Schlimmer, avaient, depuis plus d’un demi-siècle, marqué l’enseignement médical de l’empreinte française, les élèves de ces pionniers, devenus les têtes respectées de la profession médicale de leur pays, souhaitaient que soit donnée à leurs descendants, à la jeune Faculté de Médecine, la même chance de formation française qu’il avaient eue eux-mêmes au “Dar ol Fonoun”.

Une délégation médicale persane, composée du Doyen de la Faculté de Médecine de Téhéran, Dr Mohammad Hossein Loghman Adham […] sous l’égide du grand francophile et savant Mohammad Ali Foroughi, Zoka ol Molk, délégué de la Perse à la Conférence de la Paix, prenait contact à Paris avec les milieux enseignants médicaux, en vue de recruter pour la Perse des professeurs pour la Faculté de Médecine, des médecins pour les hôpitaux, des spécialistes pour les laboratoires.

La délégation, conduite par S.E.M. Zoka ol Molk, était reçue le 23 octobre 1919 par le Dr Roux, directeur de l’Institut Pasteur de Paris: le principe de la création d’un Institut Pasteur à Téhéran était décidé. Moins de trois mois plus tard, le 20 janvier 1920, le Dr R. Legroux, chargé de la question par l’Institut Pasteur de Paris, présentait à la signature du Ministre des Affaires étrangères de l’Iran, S.A. le Prince Firouz, Nosrat ed Dowleh, venu à Paris pour une des séances plénières de la Conférence de la Paix, un accord qui était, avant la lettre, le modèle même des futurs accords de “coopération technique”. Sans aucun engagement ni aucune obligation de part ni d’autre, si ce n’est ceux de l’amitié, l’Iran créait un Institut scientifique national, auquel il donnait le nom d’Institut Pasteur, le rangeait de sa propre volonté parmi les filiales de la Maison-mère et en donnait la direction à un français de l’Institut Pasteur de Paris.

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Le Dr J. Mesnard était désigné par le Dr Roux pour créer l’Institut Pasteur de Perse et arrivait à Téhéran le 1er août 1920. D’abord installé dans un bâtiment provisoire où il s’efforçait de mettre sur pied les cadres du futur Institut, tout en organisant des vaccins les plus nécessaires du pays, le Dr Mesnard s’employait à obtenir du gouvernement le terrain et les crédits nécessaires à la construction de l’Institut Pasteur.

Comme cela s’était passé quelque cinquante ans plus tôt pour la Maison-mère, c’était l’initiative privée qui allait pallier la carence ou tout au moins les lenteurs de l’État: l’esprit éclairé, l’homme moderne qu’était S.A. le Prince Abdol Hossein Farman Farma décidait de prélever, sur le domaine même qu’il habitait à Téhéran, le terrain et l’eau et, sur sa fortune personnelle, la somme nécessaire à la mise en œuvre de la construction. Il faisait cette cession sous la forme d’une donation pieuse (waghf), qui obligeait l’Etat à verser de son côté une somme égale à celle de la donation et d’autre part fixait pour toujours de façon intangible l’existence de l’Institut Pasteur de l’Iran.

Le Dr J. Mesnard construisait le bâtiment puis rentrait en France en 1925. Après une gestion intérimaire assurée par le Dr Abolghasem Bahrami, le Dr J. Kérandel était désigné pour lui succéder et arrivait à Téhéran en septembre 1926.

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Après huit années de direction, le 20 juillet 1934, le Dr J. Kérandel mourait à Téhéran; son corps allait rejoindre au petit cimetière chrétien de Doulab ceux de ses prédécesseurs, Cloquet et Tholozan qui, comme lui, avaient voulu demeurer dans le pays qu’ils avaient aimé.

Après une gestion intérimaire du Dr Hossein Machouf, en septembre 1935, le Dr René Legroux qui avait présidé quinze ans plus tôt à la création de cet Institut, venait à Téhéran pour discuter de son avenir.

Après un temps de travail avec les “pastoriens” iraniens, le Dr Legroux décidait que le moment était venu de laisser l’Institut Pasteur de l’Iran voler de ses propres ailes, mais acceptait de venir périodiquement aider de ses conseils ses amis iraniens. À cet effet, S.M.I. Reza Shah Pahlavi chargeait S.E.M. Mahmoud Djan, Modir ol Molk, ministre de l’Intérieur (ministère dont dépendaient à l’époque les Services d’hygiène du pays) de nommer le Dr Legroux, Directeur honoraire de l’Institut Pasteur de l’Iran.

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En mai 1937, le Dr Legroux revenait à Téhéran comme il l’avait promis pour un séjour de travail avec ses collaborateurs de l’Institut Pasteur de l’Iran. Examinant la situation telle qu’elle avait évolué en trois ans, depuis la mort du Dr Kérandel, il décidait , avant son départ, de doter cet Institut d’un conseil d’administration, destiné tout ensemble à en assurer la protection et la surveillance. Ceux qui avaient avec lui jeté, dix-sept ans plus tôt, à Paris, les bases de l’Institut Pasteur de l’Iran, acceptaient de faire partie de ce conseil: S.E.M. Mohammad Ali Foroughi, Zoka ol Molk en prénait la présidence, le Dr Mohammad Hassan Loghman Adham, Hakim ed Dowleh, y siégeait à ses côtés. Les représentants des ministères intéressés: Dr Ali Falati, directeur général de la Santé publique, M. Morteza Gholi Bayat, Samsam ol Molk, directeur général de l’Agriculture; un médecin hygiéniste, Dr Ghasem Ghani et enfin la plus grande figure médicale de langue française de l’Iran, Dr Saïd Malek, Loghman ol Molk, complétaient le conseil.

Le Dr Legroux laissait, en quittant l’Iran, l’Institut Pasteur aux mains du Dr A. Bahrami et emmenait avec lui, pour achever leur formation, les deux plus jeunes membres de son équipe, les Drs Sadegh Moghadam et Mehdi Ghodsi. Celui-ci, après un stage à l’Institut Pasteur de Paris, venait travailler avec nous à l’Institut Pasteur du Maroc, où, sous la direction du Dr Georges Blanc, allait se nouer cette amitié qui devait dans la suite jouer un tel rôle dans notre destin et celui de l’Institut Pasteur de l’Iran.

La visite suivante de M. Legroux, qu’il devait faire à l’Institut Pasteur de l’Iran en 1939, ne pouvait avoir lieu: c’était à nouveau la guerre et sa longue séparation.

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En 1945, à l’époque où, par contraste avec le début de cet historique, le rayonnement de la France paraissait si douloureusement terni, la grande joie nous était donnée, dès le rétablissement des premières relations postales, de constater que les pires de nos malheurs n’avaient nullement altéré la confiance, la foi en la France, de nos amis iraniens. L’Institut Pasteur de Paris recevait de nombreuses lettres demandant la reprise immédiate des relations entre les deux Instituts; le Dr M. Ghodssi écrivait personnellement à son maître Legroux pour lui demander de faire sans tarder cette visite “ajournée” depuis 1939. Celui-ci ne pouvait quitter la France à cette époque et c’est nous qui étions chargé, en vertu de cette amitié nouée avec le Dr Ghodsi huit ans plus tôt, au Maroc, de venir le représenter en Iran; le 1er janvier 1946, l’unique avion militaire qui faisait à l’époque tous les quinze jours seulement, la liaison Beyrouth-Téhéran, déposait sur l’aérodrome de Mehrabad, celui qui, venu pour six mois, devait y rester seize ans avant d’écrire aujourd’hui cette petite histoire de l’Institut Pasteur de l’Iran.

La situation de cet Institut n’était pas bonne, à l’image de celle du pays tout entier; l’Iran avait, lui aussi, durement souffert de la guerre. Le bâtiment de laboratoires, construit comme on pouvait le faire au XIXe  en Iran, n’était, malgré les efforts du Dr Ghodssi pour l’entretenir et le restaurer, guère digne de porter le nom d’Institut Pasteur. Machines, appareils, matériel, non renouvelés depuis la guerre, étaient hors d’usage; le strict nécessaire, verrerie, milieu de culture, impossible à importer depuis six ans, manquait.

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Et pourtant, sous ces dehors misérables, l’Institut Pasteur de l’Iran, s’était développé et avait fait de considérables progrès, depuis la dernière visite de Legroux. En 1940, avant que les choses deviennent trop difficiles, le Dr Ghodssi ne s’était pas contenté de restaurer le bâtiment de laboratoires et de le doter d’une façade “modernisée”; il avait pu obtenir de l’État, après la démolition du vieux rempart de Téhéran qui bordait au nord-est, le jardin donné en 1924 par S.A. le Prince Farman Farma, l’acquisition de tout le terrain contigu, portant ainsi la surface du domaine à 20.000 m2. Sur ce terrain, le Dr Ghodssi avait construit, avec les moyens dont il disposait, les bâtiments de service qui manquaient jusqu’alors gravement à l’Institut Pasteur. En particulier, il avait édifié deux vastes logements d’élevage pour les animaux de laboratoire, jusqu’alors confinés dans une vieille écurie datant du temps de la donation. Mais surtout, il avait par l’exemple “pastorien” qu’il donnait d’une vie rigoureusement consacrée à son métier, d’une dignité et d’un esprit scientifique qui étaient un modèle pour tous, entraîné la vocation de jeunes, qui formaient une équipe d’une tenue rendue plus touchante encore par la misère des laboratoires.

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 Nous commencions aussitôt, avec le Dr Ghodssi, l’étude des possibilités de réorganisation de l’Institut Pasteur, ou plus exactement de création d’un Institut moderne, correspondant aux considérables progrès qu’avait accompli le pays dans les vingt années précédentes, sous la puissante impulsion de S.M. Reza Shah Pahlavi. En fait, nous n’avions pas à innover, mais seulement à nous inspirer de l’extraordinaire réussite qu’était celle de l’Institut vétérinaire d’Hessarek, créé également par un français Louis Delpy, qui devait donner à son Institut le nom de l’Institut Razi, en avait fait un instrument scientifique et pratique de grande classe; résolvant avec patience toutes les difficultés et trouvant à chacune la solution appropriée, il avait su grouper autour de lui la remarquable équipe de collaborateurs qui devait dans la suite, après son départ d’Iran, continuer son œuvre dans la même ligne de discipline et d’influence française. Louis Delpy ne nous ménageait pas son aide et ses subtils conseils, grâce auxquels nous pouvions avec le Dr Ghodssi élaborer un projet très poussé aussi bien sur les plans scientifiques et techniques que sur les plans administratifs et financiers et sur ceux de l’organisation pratique et de la construction des bâtiments. Nous y étions aidés par tous les amis de la France et de l’Institut Pasteur qui se révélaient si nombreux qu’il nous est aujourd’hui impossible de les remercier tous ici, comme il se devrait. C’est à l’un d’entre eux, le premier et le plus fidèle, qu’allait revenir l’honneur de concrétiser ces projet: le Pr. Manoutcher Eghbal, nommé Ministre de l’Hygiène le 10 juin 1946, adressait aussitôt à son ancien maître, le Pr. Louis Pasteur Vallery-Radot, président du Conseil d’administration de l’Institut Pasteur à Paris, une invitation officielle du Gouvernement iranien à envoyer une délégation pour y négocier et signer un nouvel accord pour l’Institut Pasteur de l’Iran.

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Cette invitation, cette manifestation d’amitié et de confiance étaient si touchantes dans cette tragique période d’immédiate après-guerre que vivait alors la France que le Pr. Pasteur Vallery Radot décidait d’y répondre en personne en amenant avec lui le Pr. Jacques Tréfonël, directeur de l’Institut Pasteur de Paris et le Pr. René Legroux.

La délégation arrivait à Téhéran le 12 août 1946; au dernier moment le Pr. Jacques Tréfonël, malade, avait dû renoncer à en faire partie, mais le Pr. Pasteur Vallery Radot avait tenu à ce qu’il soit remplacé par le Pr. Antoine Lacassagne, directeur de la Section Pasteur de l’Institut du radium […].

Une commission iranienne était désignée par le Gouvernement pour étudier avec la délégation pastorienne le projet d’accord; présidée par son doyen d’âge, autre grand ami de la France, le regretté Pr. Emir Aalam, […] elle comprenait, aux côtés des Drs Morteza Yazdi et Taghi Razavi, Ministre et sous-secrétaire d’Etat à l’Hygiène, le Pr. M. Eghbal qu’un remaniement du Cabinet avait entre temps appelé à un autre poste ministériel mais qui siégeait à cette commission en tant que professeur des maladies infectieuses, et le Pr. Djavad Achtari, professeur d’hygiène, lui aussi francophile notoire et ami fidèle.

Le 25 août 1946, le Président du Conseil, S.E. Ahmad Ghavam, Ghavam es Saltaneh, faisait voter par le conseil des Ministres, quelques heures avant le départ de la délégation française (toujours par l’unique avion bi-mensuel), le décret qui notifiait la “Charte” rédigée par la commission. Vingt six ans après le premier accord, cette charte en reprenait les termes mêmes quant aux liens qui unissaient la filiale iranienne à la Maison-mère; mais elle fixait dans le détail la nouvelle organisation sur le plan national.

L’Institut Pasteur de l’Iran, auquel l’Etat accordait une autonomie administrative et financière absolues sous l’égide d’un Conseil d’administration, dit Conseil supérieur, composé cette fois, non de personnes nommément désignées, mais des tenants des grands postes gouvernementaux ou universitaires intéressés aux activités de cet Institut. Véritable statut, avant la lettre, du travailleur scientifique en Iran, la charte reconnaissait l’obligation du travail plein temps, qui n’était pas encore à l’époque pratiqué en Iran sauf à l’Institut d’Hessarek, situé en dehors de la capitale et où les travailleurs étaient logés. Outre qu’elle leur en retirait le temps, elle interdisait aux pastoriens iraniens toutes toute autre activité basée sur l’utilisation et le prestige de leur titre. En quelques articles de haute tenue, dus à la plume prestigieuse du Pr. Pasteur Vallery Radot (plume que l’Académie française allait un peu plus tard s’attacher), étaient énoncés les grands principes de la recherche et de la discipline scientifique et plus spécialement pastorienne. Des dispositions administratives pratiques sanctionnaient ce statut: indemnité spéciale, dite indemnité Institut Pasteur, accordée à tous les travailleurs, engagements, avancements, licenciements décidés par le Conseil supérieur et autres dispositions donnant à tous une sécurité qu’ils n’avaient pas connue jusqu’alors.

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Inféodant à nouveau, librement, son Institut Pasteur à la Maison-mère, l’Iran ne demandait rien à la France matériellement ruinée, pas plus d’ailleurs qu’il ne l’avait demandé à la France triomphante de 1920. A l’époque où d’autres mains lui tendaient déjà subventions et crédits, accompagnés de toutes espèces d’experts, ce pays appauvri et manquant de tout choisissait de prendre à son compte les lourdes charges que lui imposaient cette charte. La Commission avait entendu et approuvé les rapports des architectes, qui sous l’égide de cet autre français, M. André Godard, lui aussi librement choisi par l’Iran, avaient décidé que tout ou pratiquement tout était à démolir des bâtiments de l’Institut Pasteur et énoncé le chiffre relativement considérable des frais de la construction des futurs bâtiments. Le Gouvernement avait de même accepté les listes de matériel coûteux que nous lui avions présentées pour l’immédiat et celles, plus lourdes encore, des équipements, machines et matériel à prévoir pour l’avenir. Enfin aussitôt après avoir voté le décret qui approuvait le texte de la charte, le Conseil des Ministres en avait voté un autre, prenant à la charge de l’État iranien le traitement du directeur, poste pour lequel la Commission, sous notre acquiescement enthousiaste, nous avait désigné.

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Le plan de travail proposé comprenait d’une part l’aménagement à petits frais des bâtiments (bâtiments de laboratoires, deux des écuries d’élevage) destinés à disparaître, mais dans lesquels nous allions avoir à maintenir et développer les activités de l’Institut Pasteur pendant les années que demanderait l’étude et la construction des bâtiments définitifs; d’autre part la restauration et la modernisation des deux seuls bâtiments (une écurie d’élevage, maison du directeur) destinés à être conservés; enfin et en même temps la mise en chantier des bâtiments annexes, nécessaires à la vie même de l’Institut (écuries pour les animaux inoculés, buanderie, bain et vestiaire pour le personnel, magasins, garages, ateliers, logements de petit personnel) dont la construction ne nécessitait pas d’études prolongées, pouvait commencer immédiatement. C’est donc au milieu des gravats, des tas de briques, dans l’atmosphère de chantier, certes exaltante mais dangereusement poussiéreuse, où il allait vivre pendant de longues années, que l’Institut Pasteur, avec le personnel considérablement réduit qui avait accepté ses nouvelles conditions de travail, se mettait à la recherche de sa formule d’équilibre scientifique et pratique. Cette formule, qui n’a pas changé dans la suite, était celle assignée à tous les Instituts Pasteur dans le monde. L’Institut Pasteur de l’Iran devait être avant tout un institut de recherche, mais seulement de recherche appliquée aux problèmes du pays; en contrepartie il devait s’efforcer par ses activités pratiques et ses productions de rembourser au Gouvernement la plus grande partie du budget qui lui était consenti.

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La recherche avait déjà commencé, avant même que fût donné le premier coup de pioche. Avec le plus jeune membre de l’Institut Pasteur, le Dr Mahmoud Bahmanyar, auquel se joignait très vite le Dr Chamseddin Mofidi, brillant élève de notre ami le Pr. Nasser Anvari, nous attaquions le problème le plus brûlant à l’époque pour l’Iran: celui de la fièvre récurrente humaine, dont la gigantesque pandémie mondiale, éclose pendant la deuxième guerre, était venue tardivement toucher l’Iran et y causait de sérieux ravages. A Téhéran même avaient dû s’ouvrir des hôpitaux provisoires pour héberger les milliers de malades qu’un traitement simple pouvait rapidement guérir, alors que la mortalité restait très forte chez les malades non hospitalisés.

Le problème était particulièrement passionnant et urgent car cette curieuse maladie, la plus épidémique de toutes les grandes infections pandémiques n’apparaît que très rarement et nul ne peut expliquer comment elle apparaît, d’où elle vient, ni où elle se terre pendant les intervalles interépidémiques les plus longs qui soient connus en épidémiologie. C’est à la rareté même des épidèmes et à leur relative brièveté qu’est due l’ignorance, où nous restons de nombreux points de l’épidémiologie de cette infection, qu’un chercheur a rarement l’occasion d’observer plus d’une fois dans sa vie: en Afrique du Nord où Edmond Sergent, à l’Institut Pasteur d’Algérie découvrait en 1908 le rôle du pou comme agent vecteur de la fièvre récurrente mondiale et où Charles Nicolle et ses collaborateurs en 1912, à l’Institut Pasteur de Paris, démontraient le curieux mode de sa transmission non par piqûre mais par écrasement de l’insecte, aucun cas de la maladie ne pouvait être retrouvé dans les trente années suivantes, jusqu’à l’épidémie de 1944. Problème d’urgence donc pour nous qui avions enfin cette occasion rare, problème type de recherche pour des pastoriens, spécialement de filiation scientifique “nicollienne” comme nous l’étions.

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Grâce à l’élevage de lapins créé par le Dr Ghodssi, grâce aussi à l’appoint d’animaux généreusement fourni des élevages de l’Institut Razi par Louis Delpy, qui continuait d’encourager et d’aider nos efforts, mettant au début de ces recherches à notre disposition son jeune collaborateur, le Dr Gholam reza Maghami, nous pouvions d’emblée vaincre la pire difficulté: celle de la conservation de l’infection au laboratoire et de l’expérimentation sur l’animal. C’est en effet jusque là cette difficulté, plus encore que la rareté des épidémies, qui avait gêné les chercheurs, l’homme seul et le singe, animal rare et onéreux, étant sensible au spirochète de la fièvre récurrente à poux.

Nous pouvions mettre en évidence la sensibilité du lapin nouveau-né, égale à celle de l’homme et du singe et ainsi isoler, conserver et étudier de nombreuses souches. Un nouveau type d’élevage s’organisait, celui du pou humain, qui piquait parfaitement la peau glabre du lapin nouveau-né, nous permettait de boucler le cycle complet de l’expérimentation. Ainsi pouvions-nous, au cours d’un travail qui allait durer sept ans, et aussi, il faut bien le dire, grâce à la contamination au cours du travail, trop fréquente mais instructive, de la quasi-totalité des membres de l’équipe, élucider de nombreux points encore obscurs de l’évolution de cette infection: durée de l’incubation, variété antigénique des souches, identité antigénique des spirochètes des différents accès, facteurs saisonniers et évolutions du spirochète chez le pou.

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Parallèlement à cette recherche, nous entreprenions l’étude d’une autre famille de spirochètes, ceux des fièvres récurrentes dites endémiques “à tiques” qu’une des plus brillantes hypothèses de travail de Charles Nicolle avait désignée comme le réservoir possible de la mystérieuse fièvre récurrente épidémique. Reprenant après vingt ans, les travaux de l’équipe de l’Institut Pasteur de Tunis, nous tentions de faire passer par le pou, dans le but d’en obtenir cette “mutation” que conjecturait Charles Nicolle, les spirochètes des fièvres récurrentes à tiques non seulement de l’Iran, mais de tous les pays où existe ce type de maladie. Cette recherche allait nous lancer dans un travail qui dure encore seize ans après. Un nouveau type d’élevage, au moins aussi curieux que celui du pou, s’ajoutait à nos activités: des tiques ornithodores et argas nous parvenaient des divers correspondants que nous sollicitions de toutes les régions du globe, espèces multiples porteuses de spirochètes différents ou semblables, que nous tentions de trier, d’identifier et de classer.

Cette recherche, qui devait faire de l’Institut Pasteur de l’Iran le centre mondial le plus actif pour l’étude des fièvres récurrentes, allait nous permettre d’une part un reclassement, d’autre part une série, sinon de découvertes, tout au moins de constatations qui allaient jeter quelque lumière dans ce domaine, l’un des plus confus et, peut-on dire, des plus irritants de la pathologie dite “exotique”. Elle marquerait d’autre part pour cet Institut l’ébauche d’un rayonnement international, en y attirant les premiers chercheurs étrangers, hôtes bienvenus, stimulant bénéfique pour les jeunes de l’équipe.

D’autres recherches s’ébauchant en même temps sur d’autres problèmes de la pathologie du pays, en particulier sur les rickettsioses […].

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Cependant, dans le même temps, les activités pratiques n’étaient pas négligées. La production du vaccin antivariolique était organisée sur des bases nouvelles, grâce à notre collaborateur, le Dr Boyok Seydian. Celle du vaccin antirabique, fleuron de tout Institut Pasteur, perpétuant à travers le monde la découverte célèbre du Maître, était également modifiée: pour éviter les accidents imputables au vaccin préparé sur lapin, le Dr Ghodssi inoculait désormais le virus au mouton, dont le cerveau fournissait un vaccin plus régulier et plus sûr. En dépit de la condition précaire des locaux en transformation, le Dr Ali Machoun améliorait la préparation des vaccins microbiens: vaccin contre typhoïde et paratyphoïde, encore épidémique à cette époque où la plupart des villes de l’Iran, dont Téhéran, n’avaient pas de canalisation d’eau potable; vaccin contre le choléra qui, de la partie de l’Inde qui allait devenir le Pakistan, venait souvent menacer les frontières de l’Iran, etc. […].

Dès mai 1947, à peine remis en état le bâtiment de laboratoires, l’Institut Pasteur allait inaugurer une nouvelle activité qui prendrait dans la suite une importance très grande: notre maître Georges Blanc, désigné par l’Institut pasteur de Paris pour une visite à sa filiale iranienne, apportait la souche du bacille BCG pour la préparation du vaccin antituberculeuse de Calmette et Guérin, dont l’expansion, qui allait devenir gigantesque, commençait alors dans le monde: le Dr M. Ghodssi prenait en charge la délicate préparation de ce vaccin vivant et nous commencions ensemble l’inlassable campagne de persuasion auprès des autorités d’hygiène et du public, qui allait quelques années plus tard, triomphant des préjugés, permettre de lancer la vaccination BCG sur le pied d’une campagne de masse, seule capable de triompher de l’allure épidémique que prenait à l’époque la tuberculose en Iran, pays neuf devant la contagion, comme elle l’avait fait en France cent ans plus tôt, lorsqu’en mourrait la Dame aux camélias.

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Le travail allait s’étendre avec la mise en chantier des bâtiments annexes, dont notre maître Georges Blanc donnait lors de son séjour, le premier coup de pioche, fin mai 1947. En même temps, commençaient les études du futur grand bâtiment de l’Institut Pasteur: M. André Jullien, architecte DP2G venu en Iran pour travailler à la Mission archéologique française, acceptait d’y consacrer le temps que lui laissait l’interruption par la chaleur des fouilles de la Mission. De vastes travaux d’aménagement du jardin pour la mise en valeur des superbes ombrages jadis plantés par S.A. le Prince Farman Farma, la modernisation par une méthode audacieuse “d’emboîtage” dans une construction neuve d’une des écuries d’élevage, pendant qu’y continuait la multiplication des lapins, cobayes, rats et souris, donnaient à l’ensemble de l’Institut Pasteur son pire aspect de chantier. En dépit de quoi nous maintenions ouvert le service auquel nous tenions le plus, parce qu’il gagnait chaque jour davantage la faveur du public: celui que nous nommions la station-pilote, dirigée avec une courtoisie et une patience inlassable, par le Dr Azizollah Sabeti, centre gratuit de vaccination pour la population de Téhéran, devenu avec les premières inoculations de BCG le meilleur centre de propagande pour la vaccination antituberculeuse.

En même temps l’Institut Pasteur inaugurait celle de ses activités qui nous tenait le plus à cœur, pour qu’en un pays aussi vaste, un travail ne reste pas limité à Téhéran. Un camion, transportant un matériel complet de laboratoire champêtre et en même temps tout un matériel de couchage, de cuisine et de séjour, emportant vers le nord-ouest de l’Iran la première “mission” de l’Institut Pasteur, qui allait commencer un travail de prospection dont l’ambition était, à la longue, de nous permettre de dresse la “Carte épidémiologique” du pays.

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À peine le “rodage” du camion, du matériel et du personnel était-il achevé et la mission rentrée à Téhéran, que l’utilité d’une telle organisation allait recevoir sa première confirmation. Deux épidémies de peste éclataient coup sur coup dans le Kurdistan: de cette même peste et dans cette même région, qu’avaient rendues célèbres, dès la seconde moitié du siècle dernier, les travaux du français Joseph Désiré Tholozan et des collaborateurs persans qu’il avait lui-même formés et l’on comprendra combien il pouvait être émouvant pour nous, après quatre vingt ans, de remettre nos pas dans les traces de la première équipe scientifique franco-iranienne. Cette recherche qui commençait alors en novembre 1947 allait nous mener loin à tous les points de vue. D’emblée nous constations que ce foyer de peste du Kurdistan montrait des caractéristiques tout à fait particulières: l’évidence de l’épidémisation interhumaine, l’absence du rat, grand fauteur de peste à travers le monde, la présence de l’infection sur des rongeurs sauvages vivant loin de l’habitat humain, le caractère archaïque de cet habitat et des conditions humaine et animale, tout montrait que dans cette région, isolée des vielles routes de la civilisation, la peste gardait l’aspect qu’elle avait à l’époque, où, sans doute dans cette région même, les hommes sortaient des cavernes pour former leurs premiers groupements sociaux. Les missions de l’Institut Pasteur de l’Iran allaient arracher un à un, à ce foyer “archéologique” de la peste, fouillé depuis quinze ans avec un inlassable acharnement et livrant toujours de nouveaux trésors, les secrets de la conservation millénaire du fléau qui a si lourdement pesé sur l’histoire de l’humanité. En même temps dans le vieux bâtiment de l’Institut Pasteur, déjà débordant, semblait-il, de toutes ses activités diverses, la peste trouvait sa place. A celui des poux et des tiques s’ajoutait l’élevage des différents espèces de puces rapportées du Kurdistan, lapins, cobayes, rats, souris, déjà fort serrés dans leurs écuries en réfection devaient se tasser encore pour faire place aux boîtes d’élevage des rongeurs sauvages nécessaires à l’expérimentation, élevage vite rendu inutile d’ailleurs par l’organisation de centres de capture aux environs même de Téhéran.

Dans le vieux bacs d’accumulateurs, dans des bocaux à bonbons récupérés les puces infectées de peste piquaient en vastes séries toutes les espèces de rongeurs sauvages existant dans le foyer. Peu à peu s’affirmait l’extraordinaire résistance à l’infection de plusieurs de ces espèces, dont deux au moins, les Mérions mérionès et Mérions libycus, formaient précisément l’écrasante majorité de la faune du Kurdistan. Il fallait donc admettre qu’en dépit de leur résistance, déjà remarquée ailleurs dans le monde pour d’autres espèces de mérions, ces rongeurs étaient capables de conserver la peste dans ce foyer.

C’est la conjugaison du travail champêtre dans le foyer et du travail expérimental à Téhéran, formule clé de tout institut de recherche épidémiologique, qui allait faire naître l’hypothèse de travail la plus féconde, celle qui ouvrirait à notre recherche ses plus vastes horizons: les mérions conservaient la peste, non pas en dépit de leur résistance, mais grâce à leur résistance.

Cette idée directrice, appliquée à l’étude de toutes les maladies à réservoir vertébré, allait devenir le plus beau fleuron de cet Institut. Nous devions dans la suite l’énoncer ainsi: “toute espèce exterminée par une infection, ne peut être le réservoir authentique de cette infection” ou encore “le réservoir vrai d’une infection doit être recherché, non parmi les espèces les plus sensibles, mais parmi celles que leur résistance naturelle désigne comme les plus adaptées à l’infection.

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Ainsi, lorsque le Dr Legroux, en mars 1948, faisait à l’Institut Pasteur de l’Iran, dont il restait le directeur honoraire, sa première visite après deux ans, le trouvait-il dans une activité qui lui causait, comme il l’écrivait à l’époque, “la meilleure joie d’une vie finissante”. Il donnait lui-même le départ à la première mission de l’année, mission maintenant dotée, en plus de son camion, d’une Jeep, outil précieux de prospection champêtre, et qui après les épidémies de l’année précédente allait commencer le premier d’une longue série de sondages de délimitation du foyer de peste du Kurdistan. M. Legroux vivait avec nous la vie du laboratoire, la vie du chantier, celle du bureau d’études où s’élaboraient les plans complexes du grand bâtiment de laboratoire. Il discutait avec chacun des expériences en cours et s’enthousiasmait pour la recherche qui, maintenant, absorbait toute l’équipe, y compris les chefs des services pratiques qui y consacraient tout leur temps libre.

Le Dr R. Legroux reviendrait encore en Iran l’année suivante, malgré une santé de plus en plus chancelante, mais il en repartirait terrassé par une crise plus forte du mal qui allait l’emporter deux ans plus tard. Au cours de ce dernier séjour, il avait encore la joie de connaître les premiers boursiers que l’Institut Pasteur venait de recruter par concours parmi les étudiants en médecine en fin d’études et parmi lesquels nous allions sélectionner deux de nos meilleurs chercheurs, les Dr Mansour Chamsa et Mirza Eftekhari. Il nous venait aussi de donner, faute que la maladie lui permît de le faire lui-même, le premier coup de pioche de la construction de grand bâtiment de laboratoires, le 27 août 1949.

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En 1950, de nouvelles activités allaient être mises en œuvre. D’une part la première réunion du Comité d’experts de la rage de l’Organisation mondiale de la Santé, dont nous avions été appelé à faire partie, chargeait l’Institut Pasteur de l’Iran d’un “essai pratique” d’un nouveau sérum antirabique. En effet trois ans plus tôt, le Dr M. Ghodssi, à l’instigation du Dr Legroux, avait publié les résultats de son travail de dix années sur le traitement des sujets mordus en Iran par des animaux enragés ou suspects; sans commenter le nombre élevé des morts parmi les mordus par des loups enragés, il les rangeait sous le titre: échecs du traitement. Le choix de l’OMS était motivé par le nombre de ces échecs; si le nouveau sérum, dit hyperimmun, avait bien la valeur que montraient les recherches expérimentales, il devait pouvoir sauver les mordus par loups. Un plan de travail sur plusieurs années avec étude des réactions sérologiques des sujets devait permettre d’en établir la preuve.

D’autre part, l’IPI entreprenait une recherche sur la conjugaison possible des deux vaccinations, dont il tentait d’obtenir du Gouvernement l’application en campagne de masse: la vaccination contre la variole et la vaccination contre la tuberculose. Des essais d’application simultanée des deux vaccins, sous une surveillance stricte et prolongée, commençaient à la fois à notre station pilote et dans plusieurs villages des environs de Téhéran, ceux-ci sous la direction du Dr Hamed Siadat, épidémiologiste du Ministère de l’Hygiène, avec lequel nous travaillions depuis le temps des premières épidémies de peste du Kurdistan et qui allait devenir un peu plus tard membre associé de notre Institut.

En même temps, le Gouvernement chargeait l’IPI des premiers pourparlers pour l’obtention d’une aide internationale pour ces vaccinations. En mars, une conférence à l’IPI réunissait les délégués des organisations internationales qui dirigeaient et finançaient en Europe l’œuvre grandiose de la “Campagne internationale contre la tuberculose”: Organisation mondiale de la Santé OMS, Fonds international de Secours à l’Enfance Unicef, Croix rouge internationale CRI. L’IPI installait à l’une des stations de remplissage des bochkés l’unique appareil de chloration d’eau qui existât à l’époque à Téhéran: celui dont voulait bien se désaisir l’Institut franco-iranien, dirigé par l’homme généreux et le français de haute classe qu’était notre ami Jean Camborde. Mais il n’existait pas en Iran de solutions chlorées stables, le pays n’important ni hypochlorite ni eau chlorure de chaux à haut titre et de carbonate de soude dont nous raflions les derniers stocks dans tous les coins du bazar. Ces solutions instables devaient être préparées matin et soir et transportées deux fois par jour à la station de verdunisation par le Dr Seydian qui faisait en même temps la surveillance et le réglage de l’appareil, cependant que le Dr Machoun, trousse de prélèvement en main, assurait une véritable besogne policière, arrêtant les bochkés dans tous les points de la ville et s’assurant qu’il n’avaient pas été se remplir, pour éviter une trop longue course, à l’une des autres stations théoriquement fermées.

Cette activité de fortune se montrait d’une parfaite efficacité, mais elle allait mettre à l’épreuve pendant quatre ans, avant qu’il mise en scène l’ultra moderne usine d’épuration des eaux, autre réalisation française, la meilleure qualité dont pût se targuer l’équipe de l’IPI: l’esprit de ?.

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Dans le domaine pratique, l’IPI se trouvait chargé d’une lourde activité supplémentaire. La fièvre typhoïde ayant pris cette année-là à Téhéran une tournure exceptionnellement grave à la propagation de l’épidémie. la ville, nous l’avons dit, ni avait pas encore l’eau courante, bien que toutes les rues et avenues fussent éventrées pour la pose des canalisations et les habitants devaient se contenter, en fait d’eau potable, de celle fournie par une galerie souterraine creusée à partir du pied de la montagne (Ghanat Shah) que leur distribuait et vendait au seau une armée de haquets (bochkés) attelés de chevaux nerveux galopant dans toutes les rues et ruelles, variété bien particulière d’eau courante.

Cette eau claire et froide et réputée pure était malheureusement fâcheusement contaminée, la galerie étant creusée amène le sol à faible profondeur.

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Les autres activités de l’IPI n’en chômaient pas pour autant. Les missions au Kurdistan continuaient leur travail de délimitation du foyer: l’une d’elles en isolant la peste des mérions à la frontière même de l’Irak faisait la preuve que le foyer n’était pas propre à l’Iran. Au cours d’une visite en Turquie, organisée par l’Unesco, nous prenions contact avec nos collègues de l’Institut Refik Saydam d’Ankara qui venaient d’observer dans le sud de leur pays une épidémie de peste du même type que celles du Kurdistan iranien, épidémie qui avait également touché la zone limitrophe de la Syrie. Il apparaissait plus que probable que le foyer que nous étudions en Iran s’étendait en fait à toute la région géographique du Kurdistan, c’est à dire à l’Irak, à la Syrie et à la Turquie. Nous décidions avec nos camarades turcs de montrer une recherche en commun pour laquelle deux jeunes chercheurs de l’Institut Refik Saydam viendraient se former à l’IPI.

la construction du grand bâtiment avançait à grande allure; le Gouvernement français, par la Direction des Relations culturelles, nous envoyait, pour l’étude des installations de ce bâtiment, un ingénieur-conseil, Pierre Butep, qui allait se dévouer sans compter à ses études et devenir notre ami cerveau extraordinairement polyvalent et souple ferait de tout l’ensemble de l’Institut Pasteur de l’Iran une extraordinaire réussite technique.

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Le 9 janvier 1951, S.M.I. le Shainshah nous faisait le grand honneur de visiter l’Institut Pasteur et ses chantiers et voulait bien exprimer aux organismes intéressés sa volonté de voir ces travaux se terminer rapidement. Mais en fait, l’Iran s’engageait à cette époque dans de graves difficultés financières: seule la première tranche des installations commandées en France par P. Butep avait été livrée et il faudrait un peu plus tard que la Maison-mère nous consente un prêt de 40 millions d’AF pour pouvoir dégager la deuxième tranche. Avant la fin de l’année, la construction même du bâtiment (heureusement déjà hors d’eau) allait elle-même s’arrêter, faute de crédits.

Cependant, loin de s’en trouver freiné, l’Institut Pasteur allait, cette année-là, accroître encore ses activités. Le manque de devises, interdisait les importations et certains produits commençaient à manquer: parmi ceux-ci, les sérums artificiels, indispensables aux hôpitaux pour tous les opérés, hémorragie, etc., importés jusqu’alors de l’étranger en flacons d’un demi ou un litre sur la base de plusieurs centaines de tonnes par an devenaient introuvables sur le marché. Plus que quiconque souffrait de cette pénurie le jeune médecin français, Dr André Boué, qui venait d’arriver en Iran, recruté par notre ami le Pr. Yahia Adle, ancien interne des hôpitaux de Paris et chef du meilleur service de chirurgie de l’Iran. Le base du travail du Dr Boué, engagé par le Pr. Adle pour l’organisation de l’anesthésie, réanimation de son service, était précisément l’utilisation des sérums artificiels: pris seulement le matin par son activité chirurgicale, il venait nous proposer des travailler l’après-midi à l’IPI à la production des sérums artificiels.

La chance voulait que nous puissions récupérer parmi les surplus américains, un lot énorme de flacons et de trousses de transfusion sanguine de guerre, qui pouvaient être utilisés pour le conditionnement de ces sérums:  malgré le manque de place, qui commençait à poser des questions difficiles, le nouveau service commençait sa production deux mois plis tard. Produit de préparation très délicate, exigeant d’extrêmes précautions de stérilisation et de contrôle, ces sérums allaient devenir l’une des meilleurs productions de l’IPI, dépassant aujourd’hui dix tonnes pas mois.

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Mais les mêmes difficultés d’importation qui existaient a propos des sérums artificiels, touchaient encore bien d’autres activités vitales. Un peu plus tard, le Dr Boué, puis S.A. la Princesse Chams Pahlavi, présidente de la Société de Croix-rouge iranienne (Lion et Soleil rouges) nous posaient la question de la transfusion sanguine: flacons, appareils de transfusion, jusque là importés, commençaient à manquer. Or, nous possédions le matériel de nos surplus américains et avions seulement à préparer les solutions nécessaires et à stériliser et conditionner le matériel: nous ne pouvions donc refuser cette activité capitale, bien que notre équipe fut surchargée de travail et qu’il n’y eut plus, à la lettre, un mètre carré disponible dans notre vieux bâtiment, cependant que, le cœur gros nous voyions en face de nous se dégrader lentement le squelette inutilisable de notre grand bâtiment, toujours abandonné. L’épouse du Dr André Boué, médecin elle aussi, le Dr Joëlle Boué, qui travaillait bénévolement depuis son arrivée à l’organisation de notre bibliothèque, allait heureusement accepter de créer ce service. Un peu plus tard, la société Lion et Soleil rouges la prenait en charge plein temps et avec l’aide, toujours bénévole, du Dr André Boué, nous pouvions mettre sur pied à l’IPI un service complet, encore que logé dans un recoin de sous-sol: sérums artificiels, matériel de prise et de transfusion du sang, sérums de groupage, plasma conservé.

Pourtant ce débordement d’activité pratique ne touchait nullement la recherche: peste, fièvres récurrentes, typhus, puces, poux, ornithodores, se disputaient les quelques soixante dix mètres carrés des cinq laboratoires, où les activités pratiques les avaient confinées, les récoltes des missions allaient même y ajouter une nouvelle activité: celle de l’étude d’une filariose, entreprise avec nous par notre premier hôte étranger, le Dr Alain Chabaud, qu’avait bien voulu nous envoyer la Direction des Relations culturelles. Le travail de prospection du foyer de peste du Kurdistan prenait un regain d’intérêt avec une petite épidémie qui confirmait la permanence de l’infection.

En même temps nous poursuivions nos efforts en vue de l’organisation d’une collaboration internationale pour la campagne antituberculeuse en Iran, les premiers accords étaient signés en avril, la laborantine de notre service BCG, Mlle G. Safavi, partait en octobre pour l’Institut Pasteur de Paris en stage de formation avec une bourse de l’OMS, en même temps arrivait à Téhéran le délégué de l’OMS, Dr Paul ? avec lequel nous dressions la liste du matériel et décidions du futur emplacement de notre service BCG, service qui devait répondre à des normes précises pour pouvoir être érigé en laboratoire “international” de production du vaccin antituberculeux.

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L’année 1952, malgré les graves difficultés financières où ma nationalisation de l’industrie pétrolière allait prolonger l’Iran, devait être une belle année pour l’IPI. Sur le plan international, les accords pour la campagne antituberculeuse entraient en application. En janvier, le Dr W.H. Tytler arrivait à Téhéran pour dresser la liste du matériel et choisir avec nous l’emplacement du futur laboratoire de diagnostic et d’étude de la tuberculose, base de l’activité de dépistage et que l’OMS désirait également confier à l’IPI. en avril, le personnel international pour la campagne de vaccination antituberculeuse arrivait en Iran, sous la direction du Dr Manuel Gauthier et commençait aussitôt son travail. Mais cette campagne commençait sous la participation de l’IPI; la construction de notre grand bâtiment restait en effet toujours en souffrance et ce ne serait qu’en décembre que le Gouvernement, malgré une tragique pénurie de devises, ferait le sacrifice de verser en France les 75.000 livres sterling nécessaires au déblocage de la deuxième tranche des installations. En attendant, les normes de préparation de notre vaccin BCG dans trois minuscules laboratoires du vieux bâtiment ne correspondaient nullement aux luxueuses exigences de l’OMS et le rôle de l’IPI se limitait à héberger dans sa chambre froide le vaccin envoyé parla Maison-mère. Le Dr M. Ghodsi en profitait pour aller faire un stage au service BCG de l’Institut Pasteur de Paris et à la section BCG du Staaten Sérum Institut de Copenhague avec une bourse de l’OMS.

L’intérêt que portait l’OMS à notre travail se manifestait par ailleurs par la signature d’un accord avec l’IPI comportant subventions et bourses, pour les recherches sur la rage. Enfin, l’OMS reconnaissait l’intérêt des recherches de l’IPI sur la peste: d’une part, elle faisait paraître notre travail sur “La peste au Kurdistan” dans son Bulletin, d’autre part, elle faisait lever des mesures quarantenaires prises contre l’Iran à la suite d’une de nos déclarations de peste des rongeurs sauvages du Kurdistan par un pays lié à ses conventions, mesures dont nous avions dénoncé le caractère arbitraire.

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Sur le plan national, SMI le Shahinshah voulait bien accepter de prendre la présidence d’honneur du Conseil supérieur de l’IPI, aux séances duquel elle se faisait désormais représenter par SEM le ministre de la Cour.

La société Lion et Soleil rouges prenait en main, à la demande de l’IPI qui souhaitait une utilisation parfaite du matériel préparé par son service du sang, la création d’un Centre national de Transfusion sanguine, pour laquelle elle sollicitait l’avis et obtenait la visite en Iran de notre ami le Médecin colonel Jean Julliard, directeur du Centre de réanimation-transfusion de l’Armée française.

Les recherches de l’IPI sur la peste recevaient leur première confirmation à l’étranger: notre ami, le Dr Ronald Heisch, du Medical Research Laboratory de Nairobi, démontrait au Kenya que le foyer africain de peste , le deuxième du monde en importance était lui aussi un foyer de peste de rongeurs sauvages, obéissant aux mêmes lois que nous venions de décrire pour le foyer du Kurdistan, et non, comme on l’avait affirmé jusqu’alors, un foyer de peste du rat domestique.

En Iran, deux épidémies de peste, en février et en juin, dans deux villages éloignés du Kurdistan, en nous montrant que les conditions étaient toujours identiques partout où éclatait l’infection humaine, nous amenait à concentrer nos efforts sur un seul de ces “microfoyers” que nous venions de décrire pour y pousser à fond l’étude des conditions de la permanence de la peste. Nous choisissions le micro-foyer d’Aghbolagh Morshed, le premier où nous avions fait la démonstration de la peste du mérion en 1947. La chance voulait que le Khan de la région s’intéressât à notre travail; il décidait de bâtir dans un de ses villages voisins du foyer, Akinlou, une maison-laboratoire dont nous lui fournissions aussitôt les plans et qui, prête dès le mois d’août, recevait le nom de son donateur: Institut Pasteur de l’Iran. Laboratoire de recherches Manoutcher Gharagozlou. Nous pouvions y recevoir aussitôt dans des conditions de confort jusqu’alors inconnues, nos jeunes collègues turcs de l’Institut Refik Saydam […], arrivés pour leur stage de formation, puis deux mois plus tard, un zoologiste, personnage indispensable pour le stade auquel étaient parvenues nos recherches: M. Xavier Misonne, qui commençait ainsi sa logue collaboration avec l’IPI.

Enfin, en décembre, le célèbre spécialiste américain de la peste, le Pr. Karl F. Meyer faisait un cours séjour à l’IPI, dont il allait quelques jours plus tard, défendre vigoureusement les thèses à la deuxième réunion du Comité OMS d’Experts de la peste à Bombay.

Dès le début de 1953, le Gouvernement, pourtant au pire de ses difficultés financières, parachevait le geste qu'il avait fait en faveur de l'IPI à la fin de l'année précédente lorsqu'il lui avait attribué les devises nécessaires à l'importation des installations de son grand bâtiment, il autorisait la réouverture du chantier avec une subvention spéciale de six millions de rials (soit l'équivalent de trente millions de francs de l'époque), alors que tous les chantiers de l'Iran restaient fermés et sans crédits. Pourtant il lui demeurait impossible d'accorder quelque devise que ce soit pour l'importation de la troisième et dernière tranche des installations nécessaires à la reprise du chantier. C'est à la TCI (Aide Américaine à l'Iran) qu'allait revenir l'honneur de sauver l'IPI d'un retard irrémédiable: sur l'avis de son jeune expert, notre ami le Dr Spence, M. William Warne, directeur de la TCI, homme d'une remarquable largeur d'esprit, recommandait à son Gouvernement l'ouverture d'un crédit de 125.000 dollars à l'IPI; pour le paiement en France de son matériel français. L'accord entre la TCI et l'IPI était signé le 10 mai 1953: en contrepartie de l'aide si remarquablement désintéressée de la TCI, l'Institut Pasteur s'engageait à organiser un cours de formation de petit personnel de laboratoire pour le Service d'Hygiène du Ministère de la Santé, service qui organisait la TCI sous le nom de l'PHCO (Public Health Cooperative Organization). La date d'ouverture de ce cours était courtoisement fixée au moment où l'état d'avancement du grand bâtiment permettrait de désengorger les laboratoires de l'IPI.

Cet engorgement venait en effet de nous coûter le prix le plus douloureux: un de nos jeunes garçons de laboratoire, de ceux à la formation desquels nous nous étions attachés plus qu'à toute autre chose, le petit Mohsen Hassanzadeh, mourait en quarante-huit heures d'une forme foudroyante de peste septicémique contractée au laboratoire sans même que nous ayons eu le temps de faire le diagnostic de son infection. Alors que cette contamination était indiscutablement due aux conditions précaires de notre travail et que devant l'impossibilité de changer ces conditions, nous étions prêts, dans notre consternation, à arrêter pour un temps cette expérimentation trop dangereuse, nous voyions, non sans orgueil, tous nos collaborateurs, jusqu'au plus humble, refuser cet arrêt et continuer le travail. Cette fois nous pouvions être sûrs que cet institut méritait bien authentiquement de porter son titre d'Institut Pasteur.

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De fait, ses activités continuaient de se développer. Ce succès de la venue du Dr Alain Chabaud l'année précédente incitait la Direction des Relations Culturelles à le renvoyer en Iran pour un second séjour; de même Dr Xavier Misonne revenait à la belle saison pour poursuivre à notre laboratoire de recherches d'Akinlou sur étude de la faune des rongeurs du foyer.

En septembre, nous participions à Rome à la deuxième réunion du Comité d'Experts OMS de la Rage où étaient examinés les résultats des recherches poursuivies conjointement à l'IPI et dans six autres instituts ou laboratoires de différents pays: le programme de travail élaboré à cette réunion reposait à nouveau en majeure partie sur l'IPI.

L'IPI s'engageait encore dans d'autres programmes de recherches internationales. En septembre, notre Institut était désigné par l'OMS comme "Centre international d'observation de la Grippe". L'OMS acceptait d'autre part de s'intéresser au programme de recherches que nous poursuivions depuis trois ans sur et une conférence réunissait à l'IPI en novembre plusieurs de ses experts dont le Dr Carol Palmer, directeur du Centre des recherches de l'OMS sur la tuberculose à Copenhague (WHOTRO). L'OMS, à l'issue de cette conférence, s'engageait à envoyer en Iran une équipe (Assesment Team) pour l'application et l'étude détaillée de la méthode mise au point par l'IPI. La question était importante car l'accord de collaboration des organisations internationales pour la Campagne BCG arrivait à sa fin et le Dr Gauthier, chef de campagne, devait quitter l'Iran en décembre; la Campagne devenait alors une "campagne nationale assistée" nous y préconisions pour raisons d'économie, la double vaccination, qui permettait avec la même dépense de faire face à la fois aux deux fléaux.

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Dès le début de 1954, grâce à l'arrivée de P. Butep et d'un monteur français et à l'avancement des travaux du grand bâtiment, nous pouvions enfin trouver notre espace vital. En janvier, le Dr A. Machoun déménageait son service de bactériologie et de préparation de vaccins au premier étage du nouveau bâtiment. En février, c'est à dire au fur à mesure  de la finition des laboratoires, le service d'épidémiologie sur lequel reposait la majeure partie du travail de recherches déménageait à son tour. Certes, le confort ainsi gagné était encore fort loin de ce qu'il deviendrait un jour: Le conditionnement d'air n'était pas encore installé et pour échapper à la poussière du chantier, qu'ils devaient encore traverser sur les planches volantes pour accéder à leurs nouveaux laboratoires, nos collaborateurs devaient s'enfermer, au risque de périr d'asphyxie en hiver et de chaleur en été. Mais nous pouvions ainsi tenir notre promesse et, dès la fin de février, consacrer dans notre vieux bâtiment quatre laboratoires fraîchement repeints au Cours de formation de personnel de laboratoire selon notre accord avec la TCI avant même que celle-ci eût payé notre matériel en France.

Dans l'année peu à peu, nous gagnerions ainsi dans le nouveau bâtiment quinze laboratoires, ce qui allait nous permettre de créer aussitôt une nouvelle activité. Notre travail d'établissement de la carte épidémiologique de l'Iran demeurait en effet jusque là faussé par une grave lacune: celle des maladies à virus. Il ne pouvait être question, dans les conditions qui étaient les nôtres, d'établir un laboratoire de virologie; d'autre part, ni la Maison-mère à Paris, ni à l'époque aucun autre laboratoire en France, ne pouvaient absorber le considérable travail que nous leur demandions, c'est à dire l'étude virologique de milliers de sérums humains prélevés dans toutes les régions de l'Iran.

C'est avec le "groupe de travail" formé par nos amis Theodore Woodward, de l'université of Marylland et Joseph Smadel, du Walter Reed Institute of Research et leurs collaborateurs que nous allions pourvoir entreprendre cette enquête et l'un des jeunes de l'équipe, le Dr Carleton Gajdusek, arrivait en avril pour entreprendre de collecte d'échantillons de sang à travers tout l'Iran puis, en accord avec ces deux pays, en Afghanistan et dans l'Est de la Turquie, avec les Dr M. Bahmanyar et Rassoul Pournaki, ce dernier nouveau membre de l'équipe de l'IPI. Les sérums, décantés à Téhéran, étaient ensuite expédiés par lots sous congélation à Baltimore où ils étaient répartis entre les laboratoires chargés de leur étude. Celle-ci allait permettre une estimation de la fréquence et de la localisation en Iran des entérovirus et ne particulier des virus poliomyélites, des fièvres hémorragiques, des rickettsioses et des virus transmis par arthropodes (arbor).

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Dans les autres domaines de la recherche, la peste et la rage allaient passer cette année-là au premier plan. L'OMS confiait à L'IPI le projet de recherches sur la peste qu'elle poursuivait en Inde depuis 1952 et dont le chef, D.H.S. Davis, le spécialiste bien connu d'Afrique du Sud, venait d'être obligé par un accident de santé de se retirer. L'OMS nous donnait ainsi la preuve de la confiance qu'elle avait en nos conceptions, mais en même temps, nous mettait littéralement au pied du mur. Nous avions en effet quelque temps plus tôt affiché à propos de la notion de foyers "murins purs", foyers où nombre de chercheurs pensaient avoir prouvé que le rat était seul en cause et dont l'Inde était le prototype, un scepticisme quelque peu narquois, allégant qu'aucune recherche sérieuse n'y avait jamais été faite sur les rongeurs sauvages: c'était à nous maintenant comme nous l'avions imprudemment presait "d'infirmer ou de confirmer" la présence de l'infection chez ces rongeurs".

Fin mai, nous arrivions en Inde au pire de la chaleur pour une tournée de prospection à travers la Province des Uttar Pradesh où était localisé le projet de recherches. Un mois plus tard, après avoir signé un accord avec le Bureau régional de l'OMS pour l'Asie du Sud-Est (WHOSEARO) à New Delhi, nous rentrions à Téhéran rapportant un petit nombre de ces grandes gerbilles indiennes, Tatera indica, si proches zoologiquement de nos mérions kurdes et dont l'expérimentation allait nous montrer la forte résistance à la peste.

Il ne restait plus qu'à démontrer le rôle de ce rongeur champêtre dans la persistance de l'injection en Inde, ce que partait faire en octobre, après la fin de la mousson, le Dr Bahmanyar avec une équipe nationale indienne.

Entre temps les travaux faits avec nos collègues turcs avaient porté leurs fruits et l'OMS réunissait à Téhéran fin octobre à l' IPI une conférence régionale groupant les délégués des Gouvernements de quatre pays intéressés à la peste de Kurdistan: Irak, Iran, Syrie, Turquie. Ces délégués décidaient d'entreprendre une recherche conjuguée et demandaient à l'IPI d'envoyer une équipe de démonstration pour mettre en route la recherche dans les trois pays où elle devait être entreprise. L'OMS subventionnait ce travail et signait à cet effet un accord avec l'IPI en décembre.

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C'est au plus fort de cette activité exubérante, qu'un beau jour du mois d'août débarquaient d'un camion devant l'entrée de l'IPI, vingt neuf paysans gravement mordus par un loup enragé, dont dix-huit portaient de profondes blessures à la tête c'est à dire la série même que nous attendions depuis 1950 pour "l'essai pratique" du sérum antirabique, expérience cruciale, dont nous avions accepté la charge à la première réunion du Comité d'experts de l'OMS. Ces blessés étaient divisés en trois séries, dont la première recevait le seul traitement classique et les deux autres différents dosages du sérum antirabique. Des prélèvements de sang étaient faits tous les jours d'abord, tous les deux jours, puis tous les quatre jours et les sérums décantés étaient envoyés sous congélation à nos amis Karl Habel et Hilary Kaprowski aux USA pour l'évaluation de la présence d'anticorps, c'est à dire de la défense de chaque sujet contre l'infection.

Les résultats allaient être extraordinairement spectaculaires: chez les blessés portant des morsures graves à la tête un seul sujet mourait sur treize ayant reçu du sérum antirabique, alors que trois sujets sur cinq mouraient dans la série ayant reçu le seul traitement classique. L'étude conjointe des 780 échantillons des sérums prélevés de ces blessés, montrant par quel processus ils avaient résisté à l'infection, faisait de cet "essai pratique" une expérience décisive. La grande presse allait d'ailleurs s'en emparer et mener autour de cette légendaire histoire de loup plus de bruit que nous ne l'eussions souhaité.

Pendant ce temps, la patiente étude de la peste au Kurdistan continuait. X. Misonne était revenu dès le mois de mai; nous étions maintenant à la tête de trois jeeps et pouvions étendre notre activité de prospection. En même temps que la peste, des missions étudiaient la répartition des groupes sanguins en Iran, celle des fièvres récurrentes et même une épidémie de scorbut dans un village demeuré isolé par un enneigement trop long où nous pouvions observer et photographier des formes comme il n'en existe plus depuis le temps de la marine à voile.

L'IPI gagnait aussi sur un terrain qui lui était cher: l'OMS donnait enfin son accord à l'application en Iran de la vaccination simultanée contre la tuberculose et la variole, que commençait dès septembre le personnel de la campagne de masse. Enfin, nous mettions en route une nouvelle activité: celle de la préparation des antigènes pour le diagnostic des maladies vénériennes, en accueillant à l'IPI le spécialiste envoyé par l'OMS, Dr Sven Christiansen, que devaient assister dans la suite, deux français successivement envoyés par l'OMS à notre demande: Les Dr Pierre Cordier et Pierre Arquembourg.

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L'année 1955 serait pour l'IPI une année de grande activité. Certes l'achèvement de notre grand bâtiment n'avançait que trop lentement; la situation de l'Iran était devenue meilleure et nous avions repris les travaux en régie avec l'aide financière de l'Administration du Plan septennal de l'Iran; mais le montage des installations et les délicats travaux de finition commençaient à peine et allaient encore durer trois ans.

Mais si les laboratoires étaient encore insuffisants, l'activité extérieure battait son plein. En janvier, nous allions visiter M. Bahmanyar au travail en Inde: l'éclosion d'une épidémie de peste dans la région de Dara Banki où nous déplacions aussitôt l'équipe, allait lui fournir tous les éléments d'une magnifique démonstration. En février, arrivaient à l'IPI pour un stage préparatoire d'un mois les deux techniciens, l'un syrien M. Taysir Karkarkowtly et l'autre irakien M. Fahmi Wazir qui devaient un peu plus tard accueillir la mission de l'IPI dans leur pays. En février également, l'OMS finançait un séjour à l'IPI de notre ami le Dr R. B. Heisch qui poursuivait au Kenya des travaux parallèles aux nôtres sur la peste et les fièvres récurrentes. En avril, la mission de démonstration de l'IPI sous la direction du Dr B. Seydian commençait son travail en Syrie. A la fin de même mois, le Dr Bahmanyar rentrait de l'Inde rapportant une moisson de brillants résultats de sa première "saison": la peste en effet en Inde s'arrête avec la chaleur et ne reprend qu'après la fin de la mousson (plague season). Il rapportait aussi de nombreux rongeurs et des élevages de leurs puces qui allaient permettre d'apporter une solution expérimentale à certains problèmes spéciaux à l'Inde. En mai, notre associé zoologiste, X. Misonne, rejoignait la mission de Syrie, grâce à la subvention de l'OMS et à la fin du mois nous faisions nous-même visite à cette mission qui retrouvait, comme nous l'avions supposé, les mêmes conditions au Nord du désert syrien qu'au Kurdistan iranien. Cette mission allait passer en Turquie en juillet pour y rejoindre nos camarades de l'Institut Refik Saydan reçus à l'IPI trois ans plus tôt et faire avec eux le travail de prospection. Le même mois, nous signions d'une part un accord avec l'Unesco pour le financement du voyage d'un second zoologiste […] pour relayer M. Misonne destiné à la mission de l'Inde et d'autre part un nouvel accord avec l'OMS pour une recherche sur l'action des insecticides sur les puces et l'apparition possible d'une résistance. En septembre, le Dr Bahmanyar repartait pour l'Inde pour une seconde saison de recherches, cette fois accompagné de M. X Misonne. En octobre, arrivait à Téhéran l'un des élèves de notre ami R. Matthey de Lausanne avec le quel nous poursuivions en même temps qu' avec F. Petter et X. Misonne, le difficile reclassement de nos espèces de rongeurs sauvages, jusque là quelque peu confondus par les systématiciens. Le Dr P Laviran, expert de l'OMS pour la lèpre, établissait également sa base de travail à l'IPI. A la fin du même mois, la mission de démonstration de l'IPI toujours sous la direction du Dr B Seydian partait pour l'Irak avec le Dr F. Petter et augmentée de l'équipe irakienne de F. Wazir commençait sa recherche en montagne à partir de la frontière iranienne pour faire la "soudure" avec la peste des rongeurs que nous avions reconnue ne 1950 à cette frontière. En novembre, deux des membres de l'IPI, les Docteurs  Namvari et Pournaki, partaient pour un an à l'Institut Pasteur de Paris, début d'un "échange de travailleurs" qui allait devenir la base de nos rapports avec la Maison-mère. En décembre, nous rendions visite à la mission de l'IPI en Inde, que transformait un centre international d'entraînement la présence, aux côtés de l'équipe indienne, de deux thaïlandais, Dr Mali Thaïnella et M. Somcheta Guethauthaï et d'un indonésien M. Surots, envoyés en stage de formation par l'OMS.

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En 1956, l'IPI allait absorber deux activités nouvelles. Lors de notre voyage en Inde nous acceptions à la demande du Bureau régional de l'OMS de New Delhi une courte mission de prospection à Java pour tenter d'y définir les conditions d'un projet de recherches qui aurait à élucider, comme nous tentions de le faire en Inde, les raisons de la persistance de la peste dans cette île. Nous y passions le mois de janvier et avec l'agrément du Gouvernement indonésien, signions à notre retour à New Delhi un accord avec l'OMS pour cette recherche, qui devait commencer à la fin de l'année.

D'autre part, le Dr André Boné, au retour d'un stage dans le service de Pr. Lépine de l'Institut Pasteur de Paris, pouvait enfin ouvrir, dans un groupe de trois laboratoires récemment terminés, le service de virologie qui manquait tant à l'IPI. Assisté de son camarade Dr Pournaki, il allait sans tarder donner ses lettres de noblesse à ce service en cultivant sur culture de tissus des virus de variole que lui rapportaient sous forme de croûtes récoltées sur des malades, une de nos missions. Aucun animal de laboratoire, sauf le singe, n'étant réceptif au virus de la variole, celui-ci restait mal connu et cette nouvelle possibilité offerte aux chercheurs allait permettre d'élucider nombre de points obscurs de son épidémiologie […].

Peu de temps après notre retour de l'Inde, nous partions rendre visite à la mission de démonstration en Irak, qui était entre temps descendue dans la plaine de Mésopotamie étudier le dernier foyer où la peste ait manifesté son activité: celui d'Ali Gharbi, connu sous le nom de foyer d'Amara. Un peu plus tard, arrivaient à l'IPI, nos camarades thaïlandais Thaïnella et Guethauthaï qui venaient compléter au Kurdistan les notions acquises auprès de notre mission en Inde. Dans le même programme de recherches sur la peste, X. Misonne quittait en mars la mission de l'Inde pour une tournée, préliminaire à la recherche, de prospection des rongeurs de la zone que nous avions choisie. F. Schmid revenait en mars continuer sa collecte de matériel chromosomique des rongeurs de l'Iran pour R. Matthey. En mai, M. Bahmanyar rentrait, cette fois définitivement, de l'Inde où nous avions pu faire la preuve de l'exactitude de nos thèses et élucider les raisons de la persistance de la peste.

En septembre, notre ami Jean Vienchange, virologiste de l'Institut Pasteur de Paris, venait passer deux mois à notre jeune service de virologie et pendant son séjour, le virus de la clavelée, après celui de la variole, était également cultivé pour la première fois sur cultures de tissu. Pour F. Petter qui, envoyé à nouveau par l'Unesco, arrivait en octobre, nous montions une mission de grand rayon qui allait permettre de collecter des rongeurs de toutes les régions de l'Iran que nous n'avions pas encore prospectées. En octobre également, l'OMS nous envoyait le statisticien de l'équipe indienne, Dr W.C Gupta, qui travaillait avec nous depuis deux ans, pour nous aider à finir la difficile cartographie de la peste aux Uttar Pradesh.

En cette même année 1956, le Gouvernement allait reconnaître l'intérêt de ces recherches en nous faisant attribuer par l'Organisation du Plan septennal un crédit spécial, équivalent à 10 millions de francs de l'époque, dit "Crédit de recherche", nouveauté pour l'Iran, à laquelle l'IPI pouvait s'enorgueillir d'avoir donné naissance.

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En dehors de celle de la recherche, l'IPI connaissait d'autres satisfactions. Les monteurs français étaient arrivés et s'activaient à terminer le bâtiment. Le Gouvernement iranien, cédant à une pression de l'IPI sans cesse accrue depuis dix ans, se décidait à mettre sur pied une campagne nationale de masse de vaccination antivariolique. Confiée à l'un des "membres associés" de l'IPI, le dynamique Dr Cyrus Arasteh, elle allait prendre rapidement une telle extension que nous pourrions soulager la campagne de vaccination BCG du soin de la vaccination simultanée, qui n'était, malgré ses excellents résultats, qu'une solution de fortune.

La Campagne de dépistage de la tuberculose commençait en même temps, grâce à l'arrivée d'un phtisiologue "international", dont nous avions obtenu de l'OMS qu'il soit également un français, le Dr Pierre Chasles.

Mais c'est sur le plan de cette amitié qui nous avait fixé en Iran qu'allait nous être donnée la plus belle satisfaction. Nous arrivions en 1956 à la fin de notre deuxième contrat de cinq ans pour le poste de directeur de l'IPI. La France achevait de se relever et retrouvait le visage de la grandeur; nous pensions que le moment était venu de soulager le Gouvernement iranien de la charge matérielle de l'Institut l'homme de grande classe qu'était l'Ambassadeur de France de l'époque, notre grand ami Son excellence M. Jacques-Émile Paris comprenait notre désir. Il obtenait du Gouvernement français que le jeune service de coopération technique internationale, dont une branche venait de prendre place à la Direction Générale des Relations Culturelles, reprenne en charge notre traitement.

Nous annoncions la nouvelle au Conseil Supérieur de l'IPI lors de sa 27e séance, le 21 août 1956. À notre grande émotion, le Conseil refusait et son Président, le ministre de l'Hygiène, Son excellence M. le Dr Djahanshah Saleh, faisait approuver un peu plus tard par le Parlement iranien notre troisième contrat, sur la proposition de Son Excellence M. Paris, le Gouvernement français mettait alors à la disposition du Conseil Supérieur de l'IPI le montant de notre traitement pour cinq ans, subvention qui allait permettre d'envoyer en France chaque année un lot de boursiers du petit et moyen personnel de l'IPI, dont la majorité avait depuis notre arrivée appris le français.

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 L'année 1957 serait la première année de pleine expansion pour l'IPI. Le grand bâtiment se terminait enfin et la totalité des laboratoires entraient en service, où nous transférions une à une les activités demeurées encore dans le vieux bâtiment. Tout ce qui avait été jusqu'alors un tour de force devenait aisé: la centrale de vapeur était en marche et avec elle le chauffage, la marche automatique des autoclaves  et des marmites à vapeur […] permettaient des productions massives dans de faciles conditions de sécurité. Aussi, lorsque le Gouvernement qui avait déjà demandé à l'IPI l'année précédente de tripler sa production de vaccin antivariolique pour les besoins de la campagne de masse, le priait d'augmenter encore cette production pour venir en aide à l'Irak touché par une grave épidémie, pouvions nous expédier huit cent mille doses en un mois pour permettre à ce pays de commencer sa campagne de vaccination. L'Irak, dans la suite demanderait la fourniture de vaccin à titre onéreux et quatre millions de doses pourraient lui être fournis en neuf mois, dont le remboursement irait alimenter en devises un "Fonds spécial de la lèpre", maladie à laquelle, l'IPI avait commencé de s'intéresser. Quelques mois plus tard, allaient arriver de France les deux […].

Deux membres de l'IPI, les Docteurs Sabeti et Seydian, partaient remplacer à l'Institut Pasteur de Paris leurs camarades qui rentraient après un an de stage. Au titre de la coopération technique, l'IPI recevait un jeune ingénieur, M. Jean Claudel, qui allait, pendant un et demi, parachever la formation du personnel technique de l'usine complexe que devenait l'IPI.

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Dans le domaine de la recherche l’IPI recevait pour un mois le Dr E.R Brygoo, spécialiste de la peste de l’Institut Pasteur de Madagascar, grâce à la subvention d’un nouvel accord de recherche signé avec l’OMS. Un peu plus tard, reviendraient à l’IPI pour un stage de perfectionnement de six mois les deux camarades irakiens qui avaient travaillé avec la mission de l’IPI l’année précédente.

Le Dr M. Bahmanyar partait en avril pour Java, passant par l’Inde où il allait voir au travail ses camarades de l’équipe nationale qui continuaient la recherche, puis par Bangkok où il visitait les laboratoires de la peste tenus par les deux thaïlandais qui étaient venus travailler avec l’équipe de l’IPI en Inde et en Iran. Installé à Sumakarta, M. Bahmaniyar allait en six mois résoudre l’énigme de Java qui était pour nous le fond du problème. Les brillants travaux des hollandais dans cette île depuis la date de son invasion par la peste avait en effet montré que la faune des rongeurs y était quasi uniquement composée de rats c’était là le foyer “murin pur” type. Le travail de U. Bahmaniyar allait montrer que si Java possédait bien un rat domestique vivant strictement dans les maisons comme partout ailleurs dans le monde, les autres espèces, bien qu’elles fussent classées comme “rats” au sens où les spécialistes de la peste entendaient ce terme, ces faux rats étaient des rongeurs strictement champêtres, parmi lesquels l’infection cheminait de champ à champ, de terrier en terrier exactement comme elle le faisait en Inde ou au Kurdistan et touchant au passage, de ci de là, les rats des maisons et à travers eux, l’homme. L’une de ces espèces “de rats” champêtres montrait une forte résistance à la peste et comme la gerbille en Inde ou le mérion au Kurdistan, assurait la perpétuation de l’infection. C’était pour nous la preuve définitive de la thèse que nous défendions depuis dix ans: les “rats”, les rats domestiques, n’étaient pas comme on le croyait depuis cinquante ans, les propriétaires de la peste qu’ils étaient bien incapables de conserver, puisqu’elle les exterminait au passage; c’est seulement là où l’infection s’était incrustée sur des espèces champêtres ou sauvages suffisamment résistantes qu’elle avait pu s’y perpétuer.

À Téhéran, un autre sujet s’imposait à nous. La grippe envahissait l’Iran: l’IPI en tant que Centre international d’observation avait à isoler et identifier le virus ou les virus en cause ce qui allait absorber dès le mois de mai l’activité du laboratoire de virologie.

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 L’année 1958 était celle de l’inauguration du nouvel IPI. SMI le Shahinshah fixait cette solennité le 14 avril, la France y déléguait M. Roger Seydoux, directeur général des Affaires culturelles et techniques; l’Institut Pasteur y était représenté par le président de son Conseil d’administration, le Pr. Louis Pasteur Valéry-Radot et par le directeur de l’IP du Maroc, notre maître, le Dr Georges Blanc. SMI Mohamed Réza Pahlavi donnait à cette cérémonie, à laquelle assistaient tous les amis de la France et de l’Institut Pasteur sans que nous ayons pu les caser tous dans le bâtiment envahi, un caractère souriant et profondément amical et l’ambiance chaleureuse de cette inauguration devait laisser à tous les assistants et spécialement aux français une impression profonde d’amitié sans réserves. La veille même de cette cérémonie, le Conseil supérieur de l’IPI avait reçu les délégués français et nous avions exposé les principes de l’évolution future de cet Institut, tels que nous les concevions avec l’accord de l’Institut Pasteur et du Gouvernement français. L’Iran avait demandé à la France de l’aider à faire un Institut Pasteur sur le modèle même de la Maison-mère et des autres Instituts Pasteurs existant dans le monde. Cet Institut était pratiquement terminé: nous allions en inaugurer le bâtiment principal; son équipe de travailleurs était au complet à tous les échelons, équipe d’une tenue scientifique et morale et d’une cohésion parfaites. A la fin des trois ans de contrat qui nous restaient encore à faire, nous demanderions au Conseil de l’IPI de bien vouloir nous décharger de nos fonctions de directeur, puisqu’au cours de ces trois ans nous avions le temps d’achever la totalité des constructions et installations de l’IPI et de compléter la spécialisation de ceux que nous voulions désigner pour nous succéder. Le statut de cet Institut Pasteur devenu purement national vis-à-vis de la Maison-mère serait alors le suivant: il y aurait échange permanent de travailleurs entre l’IPI et la Maison-mère, celle-ci s’engageant à entretenir en permanence deux travailleurs français à l’IPI pendant que l’IPI entretiendrait en permanence deux de ses travailleurs à l’IP de Paris. Arrivé à la fin de notre contrat, nous demandions simplement à devenir l’un de ces “travailleurs échangés”, désireux que nous étions de profiter de l’outil et de l’équipe que nous avions créés et d’aider nos amis à maintenir et à développer l’œuvre commune.

Ce principe d’échange de travailleurs allait entrer en application sans tarder. Le gouvernement français ayant accordé l’année précédente à la Coopération technique un fonds spécial pour les Instituts Pasteur de l’étranger, deux travailleurs, les Dr Yves Golvan et Philippe Cayeux nous arrivaient en juillet, en échange des deux travailleurs de l’IPI en stage à l’IP de Paris.

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L’IPI équilibrait sa marche. Nos amis les Dr André et Joëlle Boné nous quittaient pour rentrer en France après sept ans de fidèle collaboration, mais laissaient aux mains de camarades iraniens parfaitement entraînés des laboratoires bien organisés. Les productions de l’IPI prenaient un rythme assoupli et nous pouvions cette année-là porter aide à d’autres pays: deux cent mille doses de vaccin antivariolique au Pakistan en avril, deux millions à l’Egypte en mai. Le service de production du vaccin BCG, maintenant installé dans un bloc de laboratoires aménagé selon les données de l’OMS et ayant reçu son “agrément final”, produisait les quelques trois millions de doses nécessaires à la campagne. Le rendement des services était maintenant tel que nous pouvions libérer en même temps trois des membres de l’IPI: les Dr M. Chamsa et M. Eftékhari partaient pour un an à l’Institut Pasteur de Parisien relève de leurs deux camarades rentrés au début de l’année et le DrrR. Pourmaki allait terminer sa formation de virologiste aux USA. A la fin de l’année, nous recevions un important équipement en matériel de laboratoire offert à sa filiale par l’IP de Paris sur les économies du crédit Instituts Pasteurs de l’étranger. Enfin, nous commencions la construction du dernier bâtiment qui manquait encore à notre projet d’ensemble et dont A. Jullien étudiait les plans depuis cinq ans sans que nous ayons pu jusqu’alors obtenir les crédits nécessaires à sa mise en œuvre: “bâtiment d’accueil” destiné à héberger d’une part les mordus par animaux enragés venant de toutes les provinces de l’Iran pour subir à l’IPI le long traitement antirabique, d’autre part les “travailleurs échangés” et hôtes scientifiques de passage, enfin l’ “Amicale” de l’IPI, avec son dispensaire, son restaurant communautaire et ses salles de réunion.

Dans le domaine de la recherche, le Dr P. Laviran revenait de la part de l’OMS pour une étude d’une année entière sur la lèpre et organisait un dispensaire de dépistage à Téhéran en liaison avec l’IPI, dispensaire pour lequel l’ordre du Père Foucauld envoyait de France deux autres Petites Sœurs de Jésus. En septembre, appelé à faire partie du Comité d’experts OMS de la peste, nous présentions à Genève à sa troisième réunion, les résultats de nos recherches et le Comité faisait siennes les conclusions et recommandations de l’IPI tant sur les questions épidémiologiques que sur la question de quarantaine internationale, en litige depuis six ans. En novembre, une petite épidémie humaine au village de Zeïnal Kandi dans le nord du Kurdistan nous permettait de faire la preuve de la transmission interhumaine et de l’épidémiation de la peste par la puce de l’homme, sujet débattu depuis qu’au Maroc, en 1941, nous avions, aux côtés de notre maître Georges Blanc, dénoncé pour la première fois ce mode de transmission, cause des épidémies anciennes et de la “mort noire” du Moyen Age.

À la fin de l’année, le plus bel hommage était rendu à l’activité de recherche de l’IPI par le Public Health service des USA: les National Institutes of Health nous attribuaient quatre bourses spéciales de “recherche” d’un an. Nous demandions et obtenions de partager ces bourses avec les deux autres Instituts de recherche d’Iran: l’Institut Razi d’Hessarek, fidèle soutien de l’IPI depuis ses débuts et que dirigeait maintenant notre ami le Dr Aziz Rafiyi et l’Institut de parasitologie et bactériologie, dirigé après le départ du Dr N. Ansari, appelé à un poste de la direction de l’OMS à Genève, par notre élève de la première heure et ami, la Dr Ch. Mofidi.

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Au début de 1959, le transfert de toutes les activités dans le nouvel édifice était terminé et les démolisseurs s’emparaient du vieux bâtiment de l’IPI, dernier témoin de l’époque héroïque que nous ne regardions pas disparaître sans quelque serrement de cœur. Les grands programmes (mot maintenant à la mode en Iran) auxquels était attaché l’IPI atteignaient leur plein rendement. La campagne antivariolique finissait de couvrir le pays, touchant la quasi-totalité de la population et parvenant au but fixé: l’éradication de la variole, c’est-à-dire la disparition de la maladie. La campagne antituberculeuse poursuivait son lent travail de “barrage” devant l’infection , les effets s’en faisaient déjà sentir: la tuberculose perdait en Iran le “tour épidémique” qu’elle y avait sept ans plus tôt, lorsqu’avait été décidée cette campagne. La lutte contre la lèpre prenait corps: l’ordre du Père Foucauld n’ayant pas de Petites sœurs disponibles, envoyait de France deux Petits Frères de Jésus pour la léproserie de Tabriz.

Dans le domaine de la recherche, le Dr Y. Golvan revenait en janvier comme travailleur échangé, cette fois à long terme. Le service photocartographique de l’Armée acceptait de nous établir des agrandissements à très grande échelle de “notre” foyer, maintenant fameux, d'Aghbolagh Morched, dont l’utilisation allait bouleverser le patient travail que nous y poursuivions depuis huit ans. Au lieu de porter à l’aveugle sur des cartes de fortune établies par nous-mêmes des indications que nous pouvions repérer sur le terrain par des bornes numérotées, nous allions pouvoir marquer avec une précision absolue sur les photographies du terrain elles-mêmes, en une couleur différente pour chaque espèce, l’emplacement des terriers ou groupes de terriers dont nous avions entrepris le repérage systématique. Ainsi, les missions qui allaient, logées à notre laboratoire d'Akinlou, se succéder pendant plus de trois mois dans le foyer, jusqu’à ce qu’une gelure grave du bras oblige le Dr M. Chamsa, dernier chef de mission, à abandonner le terrain enneigé et glacé, allaient-elles pouvoir étudier dans le plus petit détail l’évolution et la marche de l’épizootie, dont la chance voulait qu’elle reprît précisément cette année-là après une longue période de silence.

L’activité de recherche ne se limitait pas cependant à la peste. Un travailleur échangé à court terme, le Dr Jean Théodoridès, du laboratoire d’évolution des êtres organisés de la Faculté des sciences de Paris, venait étudier à l’IPI les helminthes (vers) parasites. Notre ami Carleton Gadjinsek, et, un peu plus tard, les Dr H.C Barnett et R. Hornick avec leurs aides B. Suyemots et A.C Fulner, appartenant au même “groupe de travail” américain avec lequel nous collaborions depuis six ans arrivaient à l’IPI pour la suite du travail de recherche virologique, en échange de quoi, les National Institutes of Health nous offraient à nouveau quatre bourses de recherche aux USA. En septembre, nous entreprenions l’étude d’un des derniers foyers où la variole s’incrustât en Iran pour tenter d’y élucider les raisons de sa persistance et à cette occasion, pour nous décharger d’un travail devenu trop lourd, le ministère de l’Hygiène acceptait de créer un service de détection épidémiologique, confié au Dr C. Arasteh. En fin d’année, nos amis du “groupe de travail” U.S se décidaient à venir tous ensemble à l’IPI pour un “Research Meeting”: les Dr Théodore Woodward, Joseph Sinadel, John Dingle, Kenneth Goodner, Colin McLeod, Richard Mason et Clifford Pease échangeaient avec nous pendannt trois jours idées, projets et plans.

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En 1960, le Parlement iranien votait la loi qui reconnaissait à l’Institut Pasteur l’autonomie administrative et financière “mise à l’essai” depuis quatorze ans et le gouvernement nous chargeait de préparer le texte d’application du règlement de cette loi. Ce texte, charte définitive de l’Institut Pasteur de l’Iran, approuvé en mai par le Conseil d’administration de l’Institut Pasteur à Paris et par le Conseil supérieur de l’IPI, était voté en juin par le Conseil des Ministres. Le principe des relations avec la Maison-mère et celui de l’échange de travailleurs entre les deux Instituts Pasteur, déjà en cours, était ainsi légalisé: nous pouvions cette année-là obtenir trois travailleurs français: les Dr Jean Rioux écologiste et Jean-Marie Klein entomologiste venaient rejoindre le Dr Y. Golvan; en échange partaient pour l’Institut Pasteur les Dr Ali Machoun, chef de notre service de bactériologie, et Hamed Siadat, membre associé de l’IPI, chef du service de recherches cliniques que nous venions de fonder à l’Hôpital des maladies infectieuses du ministère de l’Hygiène en collaboration avec l’Institut de parasitologie et de malariologie. En mars, nous recevions le Dr Pierre Lépine, chef du service des virus à l’Institut Pasteur de Paris et organisions à l’IPI un colloque de virologie. En juillet, nous avions la visite de notre ami Carleton Gadjisek; en octobre, celle du Pr. G. Renoux, directeur de l’Institut Pasteur de Tunis, qui venait conseiller les chercheurs iraniens sur la question des brucelloses. Un peu plus tard, arrivait à Téhéran le Dr Francis Pette, Conseiller pour la coopération technique médicale et brillant organisateur de la Section de Médecine de la Quinzaine technique française qui venait de remporter à Téhéran un écrasant succès; basé à l’IPI, le Dr F. Pette mettait sur pied sur le modèle même dont nous avions tenté de montrer l’efficacité, des échanges de travailleurs universitaires et des “jumelages” de Facultés et Université françaises et iraniennes. En décembre, S.M l’Impératrice Farah créait, sur un avant-projet de l’IPI, une Société d’aide aux lépreux dont le but était de construire des villages pour la réhabilitation des malades “blanchis” qui pourraient ainsi sortir des léproseries.

Les services de production marchaient à plein. Au printemps, le choléra se déclarait au Pakistan et envahissait l’Afghanistan, avançant rapidement à travers ces deux pays vers la frontière iranienne. La création d’une barrière de protection par la vaccination massive de toute la population sur une profondeur de 60 kilomètres et sur une longueur de plus de 1500 kilomètres était décidée et menée à grande allure par le Dr C. Arasteh avec un nombre considérable de jeeps et de vaccinateurs. L’IPI fournissait en quelques mois 9 millions et demi de doses de vaccin anticholérique.

Ce haut rendement des activités pratiques permettait aussi bien sur le plan moral que sur le plan financier, de consacrer aux activités de recherche des moyens accrus. L’IPI augmentait à cinq le nombre de ses jeeps, qui partaient dès la fonte des neiges vers le foyer d’Aghbolagh Morched. La boue et les pluies de printemps paralysaient la marche des jeeps mais faisaient éclore et fleurir cette fugace et magnifique végétation sauvage qui ne peut être récoltée et identifiée qu’à cette brève époque avant qu’elle grène, se dessèche et disparaisse rapidement engrangée par l’homme et le mérion. Les équipes roulaient à travers les champs de tulipes sauvages en fleur, ces mêmes tulipes qui, rapportées du Kurdistan à la fin du XVIe siècle, affolaient en Europe par leurs extraordinaires mutations le monde des “tulipomanes”; elles retrouvaient l’épizootie aux lieux mêmes où elles l’avaient laissée au début de l’hiver et en reprenaient le repérage; elles récoltaient plantes, fleurs, échantillons de sol, en même temps que données thermométriques, (hygrométriques p. 27 fin), pluviométriques, etc. qui allaient permettre de définir cette interdépendance de toutes les sortes de facteurs, que les biologistes nomment écologie ou biocénose.

Au mois de juin, l’épizootie s’éteignait sous les yeux des équipes qui la suivaient pas à pas, laissant entre leurs mains le secret même du futur silence de l’infection dans le foyer: la perte de virulence du bacille pesteux. Les dernières souches isolées, d’un type jusqu’alors inconnu, allaient ouvrir un nouveau champ de travail à l’IPI.

La saison s’achevait avant le départ des Dr Rioux et Golvan, par une vaste mission itinérante qui effectuait des sondages en de nombreux points du Kurdistan pour y comparer les conditions à celles que venait de faire connaître la campagne d’Aghbolagh Morched.

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C’est en mars 1961, à la fin de notre troisième contrat, après quinze années de direction, que nous mettions à exécution le projet dont nous avions exposé les principes en 1958. À sa 32e séance, nous demandions au Conseil supérieur de l’IPI de bien vouloir nous décharger de nos fonctions et nous désignions comme notre successeur, en dépit de ses affectueuses protestations, notre ammi le Dr Mehdi Goldossi et comme sous-directeur, le Dr Mansour Chamsa.

Nous restions parmi nos amis comme un simple “travailleur échangé”, mais aussi comme le témoin auquel ils allaient prouver chaque jour, avec cette infinie délicatesse de formes qui est le propre des iraniens, du plus grand au plus humble, la foi et la rigueur avec lesquelles ils tenaient à sauvegarder dans le plus petit détail et développer l’œuvre commune.

Ainsi, se continue, bien vivace, l’histoire de cet Institut Pasteur dont nous croyons, non sans fierté, qu’il est sinon la plus belle réussite, au moins la plus pure expression de cette amitié née des sources profondes de l’esprit, qui lie les français et les iraniens.