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À propos du respect de la nature dans l'expérimentation…

Conférence de G. Remaudière à l'Université de Leòn en 1997, dont il veanit de recevoir le titre de Docteur Honoris Causa en Biologie

Excelentisimo Senor Rector Magnifico,

Monsieur le Représentant de son Excellence l'Ambassadeur de France

Cher Parrain Juan,

Excelentisimas autoridades et Docteurs de cette grande Université,

Très estimées et estimés Collègues aphidologues.

 

En recevant ce titre de Docteur Honoris Causa en Biologie que votre Université m'a conféré, j'éprouve une immense émotion. C'est d'abord le sentiment de ma profonde gratitude que je tiens à exprimer.

Avant de commencer ce discours d'incorporation, je dois remercier Madame Simone Latteur pour la traduction anglaise du texte français à l'intention de nos collègues aphidologues qui ne connaissent pas l'espagnol et remercier aussi mon Parrain pour l'aide précieuse qu'il m'a apportée dans la préparation du texte espagnol que je vais vous lire.

Il me faut en outre implorer l'indulgence de St. Isidoro, le Saint Patron de votre Université, renommé - entre autres - par ses dons d'orateur, une qualité dont je suis dépourvu, comme vous ne tarderez pas à le constater.

Ici-même, il y a quelques aunées, un collègue a rappelé dans son discours de réception la phrase suivante attribuée à un psychologue français "le plus grand plaisir dans la vie d'un scientifique, c'est de s'entendre parler". Moi, qui ne suis pas un bavard, et préfère observer, écouter, écrire, je suis choqué par cette affirmation car elle m'amène à conclure que jamais je ne serai un scientifique ! Secrètement, je pense que c'est le psychologue qui a manqué de psychologie.

Mon Ami, aujourd'hui mon Parrain, le Professeur Nieto Nafria, a vanté mes mérites, mais que valent les mérites de celui qui assouvit sa passion dans un domaine qui l'enchante ? Par courtoisie, mon Parrain a omis de mentionner mes déconvenues et même mes échecs.

Il en est un que je me dois d'évoquer devant vous, c'est le résultat décevant des grands efforts de mon équipe et de moi-même vers la mise au point de la lutte biologique contre les aphides au moyen des champignons du groupe des Entomophthorales. Nous nous sommes lancés avec enthousiasme dans ce projet et nous avons réussi à franchir toutes les étapes préliminaires (isolement et culture de plus de 1000 souches, estimation de leur pouvoir pathogène, production préindustrielle des spores durables en fermenteurs jusqu'à 800 litres, levée de la dormance de ces spores). L'expérimentation fut alors conduite en serre et en cultures de céréales. L'installation de la mycose a été obtenue dans presque tous les essais mais la lenteur de sa propagation dans les populations aphidiennes s'est révélée incompatible avec la rapidité d'accroissement du nombre des pucerons. La stratégie que nous avions conçue s'est donc avérée inefficace. Je veux espérer que le travail réalisé sera un jour une base vers de nouveaux progrès.

La mission du chercheur, ce n'est pas seulement de chercher mais surtout de découvrir. Comme la "découverte" n'est pas uniquement le fait de la volonté mais souvent celui du hasard, nous devons être à l'affût de toute chance qui se présente et rester prêts à la saisir et à l'exploiter, même si ce que l'on découvre paraît sans rapport avec ce que l'on cherchait !

J'illustrerai ce propos en vous contant l'histoire de ma première rencontre avec les pucerons du genre Mexicallis.

En septembre 1979, je faisais une prospection sur la carretera federal Mexico-Puebla : aucun puceron au-dessous de 2700 m, puis, au lieu-dit "El Corazòn", trois espèces, dont deux inédites, pullulent sur une graminée. Un peu plus haut, à 2900 m, une forêt de chênes : juché sur le toit de la voiture, je peux atteindre quelques branches d'un grand arbre . Une importante colonie de Lineomyzocallis est vite repérée, puis les ailés d'un Myzocallis bizarrement pigmenté, ainsi que quelques spécimens d'un Stegophylla cachés sous leur abondante sécrétion cireuse. Je coupe des petits rameaux que j'entasse dans trois boîtes d'élevage. Le soir-même, selon mes habitudes, j'examine de près les échantillons de la journée, récupérant en alcool une partie des adultes et éliminant soigneusement les prédateurs, notamment les oeufs et larves de syrphes. Cinq jours plus tard, je mets en alcool les survivants, sans négliger, bien sûr, les plus petites larves dont la connaissance est importante dans certains genres d'aphides.

De retour en France, je trie les espèces et j'entreprends la préparation des plus intéressantes. Soupçonnant la nouveauté du Myzocallis, je décide, six mois plus tard, d'en rechercher les larves du premier stade dans le tube d'alcool d'origine. Quelle ne fut pas ma stupéfaction en constatant, parmi celles-ci, la présence de plus de 150 minuscules pucerons aptères adultes. La première espèce du genre Mexicallis était découverte. Le Myzocallis et le Stegophylla trouvés sur la même branche étaient également nouveaux. Cinq aphides inédits récoltés en une heure, c'est un événement exceptionnel que l'on ne rencontre pas deux fois dans la vie!

Aujourd'hui, cette partie des sciences de la nature qui consiste à reconnaître, décrire et classer les espèces et à inventorier les faunes est décriée : les "grands décideurs" l'ont déjà reléguée comme une démarche du passé, largement supplantée par les miracles que nous apportent, jour après jour, la biologie moléculaire et la génétique. Sans sous-estimer l'importance des recherches dans ces domaines, je tiens à dénoncer cette tendance qui risque de devenir néfaste. Avec l'altération accélérée des milieux naturels, d'innombrables êtres vivants - végétaux, animaux, microorganismes - sont irrémédiablement voués à l'extinction avant même d'être connus, alors que certains d'entre eux auraient pu se révéler intéressants du point de vue fondamental ou appliqué. L'inventaire de la vie sur la terre est loin d'être achevé. L'ère des grands naturalistes et des explorateurs ne doit pas s'éteindre : une oeuvre énorme attend encore les systématiciens et les écologistes de notre temps. Si ce champ de recherches est négligé, c'est l'ensemble des recherches biologiques qui sera mis en péril lorsque plus personne ne sera capable d'identifier les organismes présents dans un milieu, ni même ceux qui sont domestiqués dans les laboratoires.

Malheureusement, quelques faits nous font craindre que les sciences biologiques dites "modernes" finissent par freiner dangereusement le développement d'autres branches de la recherche, se coupant alors de leur propre racine : l'être vivant. Un changement de tendance est toutefois espéré grâce à une prise de conscience de la biodiversité depuis la Convention de Rio de Janeiro. Saluons à ce propos le brillant démarrage de la "Fauna Iberica" dont plusieurs volumes sont déjà parus grâce à l'apport financier consenti par le Gouvernement espagnol pour une meilleure connaissance de la biodiversité dans la péninsule ibérique et les îles Baléares.

Encourager l'édition de tels ouvrages est une excellente démarche, mais cela ne suffit pas. Rares sont les pays où les chercheurs en activité peuvent se consacrer pleinement à la recherche, tant ils sont absorbés par d'autres tâches, les unes très utiles comme l'enseignement, d'autres paralysantes - voire stérilisantes - comme la course aux financements. Les chercheurs oeuvrant dans des institutions renommées comme les Muséums et dont la vocation est la mise en valeur, l'exploitation, l'enrichissement et le recensement de précieuses collections, sont trop souvent confrontés à des conditions de travail misérables auxquelles il serait urgent de remédier.

Avant d'évoquer le rôle de l'entomologiste dans nos sociétés, j'aimerai rappeler la place de l'insecte dans le monde d'aujourd'hui.

En reprenant une vision anthropomorphique et anthropocentrique, on peut classer les espèces d'insectes selon qu'elles sont dangereuses, nuisibles ou utiles et toutes les autres que l'on qualifie habituellement d'indifférentes.

Parmi les insectes dangereux, je rappellerai seulement les Anophèles qui ont été reconnus voici 80 ans par Alphonse Laveran comme les vecteurs du paludisme. Cette maladie représente toujours l'un des plus grands fléaux de l'humanité, se traduisant chaque année par trois millions de morts et des milliards de journées d'incapacité de travail mais, en réalité, le paludisme ou malaria n'est vraiment plus une maladie à la mode parce que seuls en souffrent aujourd'hui les "pays du Sud" autrefois moins pudiquement appelés "pays sous-développés". C'est tout récemment que les tentatives de développement d'un vaccin paraissent aboutir à un succès : rappelons les grands espoirs soulevés par le vaccin synthétique mis au point par le savant colombiano-espaguol, le Dr Patarroyo : il devrait permettre de freiner la progression de la maladie vu que son prix ne sera pas un problème, l'inventeur ayant cédé ses droits à l'OMS. N'oublions pas à ce propos que les moyens qui ont été consacrés à la lutte contre cette maladie sont dérisoires comparativement aux millions et millions de dollars consacrés au sida et cela au bénéfice des seuls malades du Nord, le coût prohibitif des traitements interdisant leur usage dans le Sud où le sida ne cesse de progresser.

Bien connus sont les insectes nuisibles qui ne s'attaquent pas à l'homme lui-même mais à ses biens. Les déprédateurs des productions végétales mobilisent d'importantes équipes de recherches largement appuyées par l'industrie. D'autres insectes créent parfois des situations inattendues ainsi, répondant à une demande de "Gaz de France", j'ai récemment découvert comment des larves de dermestides avaient réussi à perforer les 5 mm d'épaisseur des canalisations de plomb d'un immeuble, provoquant de dangereuses fuites de gaz.

L'éventail des insectes utiles est très large depuis les pollinisateurs, les parasites et prédateurs d'insectes nuisibles, les insectes comestibles, fort appréciés par certaines ethnies, ceux qui nous procurent le miel, la soie, sans oublier les coprophages dont nous regrettons l'absence dans nos villes polluées d'excréments de chiens. On devrait même ranger parmi les insectes utiles tous ceux qui ont permis d'immenses progrès scientifiques comme la classique Drosophila melanogaster.

Restent les insectes faussement qualifiés d'indifférents (probablement plus de 90 % de la faune ?). En réalité, tous ont leur part dans la vie sur la Terre.

Je mentionnerai seulement l'exemple des pucerons qui pullulent sur des plantes sans intérêt économique comme les ronces et les orties. Ceux-ci peuvent se révéler fort utiles en permettant, selon les cas, la préparation d'épizooties fongiques ou la multiplication d'Hyménoptères parasites qui vont alors freiner ou bloquer le développement d'espèces aphidiennes nuisibles aux cultures. De telles situations ont été mises en évidence respectivement en Suisse par Siegfried Keller et en France par Yvon Robert.

Face à ce vaste monde des insectes (environ un million d'espèces connues et un autre million à découvrir), qu'est-ce que l'entomologiste ? comment le devient-on ? comment le juge-t-on? à quoi sert-il ?

Dès leur plus jeune âge, beaucoup d'enfants sont émerveillés devant le spectacle de la nature ; certains commencent à collectionner des plantes, des insectes ou des coquillages comme on collectionnerait des timbres ou des billes de différentes couleurs; d'autres, plus curieux, s'attardent de longues minutes, observant une fourmi qui déplace une brindille, un acridien qui stridule, une abeille qui butine l'une après l'autre toutes les fleurs d'une plante, avant de s'envoler vers une autre. Le soir, l'enfant pose des questions ... pourquoi ceci ? pourquoi cela ? Malheureusement sa vocation précoce sera peut-être contrariée à l'école, il entendra trop rarement parler de ces bêtes qui n'intéressent personne. Beaucoup plus tard, la rencontre d'un professeur passionnant va peut-être raviver sa curiosité.

Tel fut mon cas. Entré en 1941 à l'Ecole nationale d'agriculture de Grignon - avec surtout pour centres d'intérêt les plantes, les champignons et les insectes - je fus aussitôt subjugué par l'étonnante personnalité d'Alfred Balachowsky et c'est l'entomologie que j'ai choisie. Cet homme hors du commun avait publié, à 34 ans, un premier ouvrage magistral de 2000 pages "Les insectes nuisibles aux plantes cultivées". Par son expérience de l'Afrique du Nord et par les liens qu'il entretenait avec son ami Lecomte du Nouy et d'autres savants de l'époque (comme Mordvilko, Silvestri et Uvarov), Balachowsky avait une large ouverture sur le monde. Mais en 1941, c'était la guerre et la France était occupée. Certains matins, il arrivait à Grignon avec sa petite voiture couverte de boue : responsable de secteur dans le réseau de Résistance Buckmaster, Balackowsky venait à nouveau de participer à la récupération des armes parachutées durant la nuit. Arrêté par la gestapo en 1943, déporté à Dora puis à Buchenwald, il sortit de cet enfer en 1945. L'année suivante, il créa, à l'Institut Pasteur, le Service de parasitologie végétale où j'acceptai avec enthousiasme son invitation à le rejoindre. A mon installation, il me dit : "Moi, ce sont les Cochenilles, vous ce seront dorénavant les Pucerons". Le témoignage de mon Parrain vous a montré qu'effectivement, les aphides furent et demeurent mon objectif majeur.

S'engager dans la carrière d'entomologiste, au seuil du prochain millénaire, est un autre problème. Le jeune qui assouvit trop tôt sa passion risque de rater ses études ; lorsqu'il aura stabilisé sa vie professionnelle dans un tout autre domaine, il pourra devenir un excellent entomologiste amateur, une "race" aussi en voie de raréfaction.

Celui qui réussit ses études et atteint le grade de Docteur, n'est pas encore au bout de ses peines. Souvent, il lui faut accepter des stages ou des contrats temporaires avant de trouver l'Institution qui lui offrira un poste. C'est alors seulement qu'il pourra se lancer sur le thème de recherches qui lui est proposé, généralement au sein d'une équipe performante où l'émulation est source de progrès mais parfois aussi, d'âpres compétitions. La foi dans le métier qu'il a choisi l'aidera à surmonter les difficultés qui se présentent.

Périodiquement, son travail sera jugé selon les critères en vogue, dont certains sont discutables. L'évaluation de ses publications occupera, à juste titre, une place de premier plan, mais le poids accordé à tel ou tel article sera souvent fonction de la notoriété du périodique ; certes, le "Citation Index" peut servir à mesurer l'impact de l'activité des chercheurs mais il ne nous renseigne pas vraiment sur la qualité de ses recherches. De tels procédés d'évaluation conduisent trop fréquemment à une estimation biaisée s'ils ne sont pas sérieusement pondérés par des critères plus objectifs reflétant mieux la valeur intrinsèque du travail réalisé.

À quoi servent les entomologistes ? Quelles sont leurs missions ? (je me limiterai à celles en rapport avec l'agriculture et l'environnement).

Depuis que l'homme de la préhistoire a commencé à se sédentariser et à cultiver la terre, il a aussitôt favorisé la multiplication de certains insectes qui devenaient ses concurrents. Certaines pratiques agricoles modernes, notamment la monoculture, ont largement contribué à l'aggravation de cette situation en offrant aux insectes des conditions d'alimentation et de multiplication insoupçonnées. La pression démographique s'intensifiant, l'extension des cultures s'est faite dans certaines régions de façon anarchique, sans respecter l'environnement ni la vocation culturale des terres. Les puissants pesticides polyvalents disponibles depuis 1945 ont permis un moment de sauvegarder les récoltes mais ils ont vite provoqué de graves déséquilibres dans le milieu comme l'anéantissement des ennemis naturels des déprédateurs et l'apparition de leur résistance à des doses toxiques de plus en plus fortes.

L'une des responsabilités de l'entomologiste d'aujourd'hui, c'est de dénoncer et combattre les pratiques néfastes, comme les "traitements d'assurance" et de proposer des méthodes qui permettent aux facteurs naturels de régulation de jouer à nouveau pleinement leur rôle, tout en limitant les dommages à un seuil économiquement acceptable.

C'est dans cet esprit qu'ont été développées nos recherches sur les punaises des céréales au Moyen Orient dans le cadre de la FAO au cours des années soixante. Sous l'impulsion de notre regretté ami, le Professeur Abbas Davatchi, des Hyménoptères oophages étaient déjà multipliés en grand nombre. Une première étape nous a permis d'accroître d'un facteur 100 cette production et de libérer ces parasites avec un certain succès sur quelques dizaines de milliers d'hectares, mais nous avons pris conscience des limites de cette méthode que nous nous estimions incapables de transposer à l'échelle du million d'hectares infestés par les punaises.

Bien que ne présentant pas les inconvénients de la lutte chimique, les interventions biologiques de ce type ne sont en réalité qu'un palliatif, comme la lutte chimique, car elles n'interfèrent pas sur les facteurs déterminant les niveaux de population. Les progrès réalisés entre-temps dans la compréhension de ces facteurs nous ont conduits à élaborer un projet de "prévention écologique des pullulations". L'expérimentation prévoyait, dans une zone assez vaste, l'application de méthodes culturales simples : la limitation de la période des semailles grâce à une meilleure maîtrise de l'irrigation, l'avancement de la date de récolte et l'accélération de la moisson. L'objectif était, avant le départ des punaises vers les lieux d'estivation et d'hivernation, d'enrayer leur engraissement qui conditionne leur survie pendant 9 à 10 mois. Bien que soutenu par la FAO, ce projet n'a pas été retenu par les gouvernements concernés ; j'ai alors décliné toute nouvelle proposition de mission sur le sujet.

Ce regrettable exemple me paraît révélateur des capacités que devrait manifester l'entomologiste du prochain millénaire et d'abord celle de cerner tous les aspects d'un problème pour acquérir une vision globale dans laquelle l'insecte lui-même n'est plus obligatoirement l'élément majeur. Cela implique évidemment une large expérience dans les sciences de la nature et les techniques d'exploitation de l'environnement. Cette maîtrise est nécessaire, elle n'est pas suffisante. L'entomologiste doit être mieux armé que par le passé pour défendre ses vues, convaincre ses interlocuteurs et obtenir les décisions favorables des hauts responsables.

Au long de ce discours, j'ai à peine fait allusion à nos chers pucerons mais il y a quelques minutes, je leur ai fait une promesse à laquelle je ne peux me soustraire. Derrière cette porte, où j'attendais avec mon parrain que l'on vienne nous chercher, j'ai cru rêver ou délirer : une cohorte de pucerons menée par la bruyante Toxoptera aurantii, se précipitait vers moi, exigeant que je vous lise une pétition résumant leurs doléances. Je pouvais difficilement refuser, j'ai donc donné ma parole. Voici leur manifeste, écrit sur un papier jaune : Ah! comme cette couleur leur plaît !

"Comme vous l'avez appris depuis 1745, grâce à Charles Bonnet, nous - demoiselles puceronnes" - pour assurer le maintien de nos lignées, nous sommes dans l'obligation de pratiquer une sorte de génération spontanée, la parthénogénèse, parce que nos mâles petits et disgracieux sont absents durant toute la belle saison.

Devant vous, respectables Docteur de Leòn, nous protestons énergiquement de voir honorer ici - dans ce Sanctuaire érigé par votre Université en hommage à San Isidoro - et avec une telle ostentation, un disciple de Monsieur Pasteur.

Auriez-vous oublié que ce "Monsieur Pasteur" a été le fossoyeur de ces chimères enchanteresses de la génération spontanée, si merveilleusement et si poétiquement présentées par notre Saint Docteur Isidoro dans son oeuvre encyclopédique sur les croyances scientifiques de l'époque"

Signé par le SIAV (syndicat international des alphides vivipares)


 

Je suis éberlué, abasourdi.

Quand j'ai soutenu ma thèse, c'est le jury qui m'adressa de sévères critiques, tandis que les criquets migrateurs africains que j'avais étudiés se reposaient, tranquilles, confortablement installés dans leur cage, ne stridulant même pas. Nous voici 43 ans plus tard, comment aurais-je pu imaginer que je me trouverais confronté à une situation complètement inversée ? Dans cette grandiose cérémonie, le jury ne manifeste aucune sévérité à mon égard, tandis que les pucerons, eux!, me harcèlent et tentent de me déstabiliser, moi! qui, comme beaucoup d'autres ici, ai tout fait pour qu'ils soient mieux connus et respectés selon leurs mérites.

Mais au fond, je comprends un peu leur protestation et je demande pardon. Je crois néanmoins que la présence d'un ancien pasteurien en ce lieu n'aurait en aucune façon paru injurieuse à San Isidoro : avec sa largeur d'esprit, il aurait reconnu la justesse des conclusions de Pasteur et sûrement aussi apprécié à leur juste mesure les recherches de nous tous.

Je ne voudrais pas terminer ce discours sans rendre hommage à quelques pionniers de l'Entomologie moderne espagnole, comme don Ignacio Bolivar, le porte-drapeau des naturalistes de ce pays qui occupa an début du siécle la première chaire de Zoologie des Arthropodes de l'Université espagnole, comme le Padre Navàs, l'entomologiste espagnol le plus prolifique de tous les temps et d'autres plus proches, tel mon Ami Eugenio Morales Agacino - ici présent - spécialiste réputé des acridiens et autres Orthoptêres, sans oublier don Juan Gòmez-Menor, le premier aphidologue espagnol. A ces noms prestigieux, je tiens à associer nos grands maîtres de l'aphidologie, le Dr Carl Börner et le Dr Hille Ris Lambers.

Excelentisimo Senor Rector Magnifico, permettez-moi de vous exprimer à nouveau ma profonde reconnaissance pour l'immense honneur que vous me faites en m'accueillant si chaleureusement au sein de votre grande Université avec ce titre prestigieux et envié de "Docteur Honoris Causa en Biologie". C'est également pour moi une vive satisfaction d'associer à mes sentiments de gratitude le Professeur Nieto Nafrìa, l'ami de longue date et aussi l'initiateur de cette mémorable journée.

Mesdames et Messieurs, merci beaucoup pour votre attention.