Charles Louis Alphonse Laveran
(1845-1922)

LAVERAN naît à Paris le 18 juin 1845 d’une mère qui est fille et petite fille d’officiers et nièce de deux généraux. Son père, médecin militaire, terminera sa carrière comme professeur, puis directeur de l’École de médecine du Val-de-Grâce.
Après avoir passé six ans en Algérie, à Blidah, entre 1863 et 1867, et achevé ses études secondaires au lycée Louis-le-Grand à Paris, le jeune LAVERAN rejoint tout naturellement l’École du service de santé militaire de Strasbourg où il passe sa thèse sur la régénération des nerfs avant de faire un stage au Val-de-Grace et d’être envoyé sur le front de l’Est comme officier ambulancier en 1870. Il y participe aux batailles de Gravelotte et Saint-Privat et est assiégé dans Metz. Après un passage par l’hôpital de Lille et par l’hôpital Saint-Martin (rebaptisé Villemin en 1913) comme médecin-aide major, LAVERAN est nommé professeur agrégé au Val-de-Grâce. Il profite du temps libre que lui laisse sa nouvelle fonction pour mettre la dernière main à son Traité des maladies et épidémies des armées, matière qu’il est chargé d’enseigner et que son père enseignait avant lui. Il fréquente également le laboratoire d’anatomie-pathologique d’Achille KELSCH au Val et, au Collège de France, celui de l’ancien assistant de Claude BERNARD, Louis Antoine RANVIER, à qui l’on doit notamment la découverte de la myéline.
Le paludisme a toujours été hyper-endémique en Algérie, particulièrement dans la plaine de la Mitidja, et les militaires comme les civils, malgré la quinine utilisée selon les principes de MAILLOT, continuent de lui payer un lourd tribut. Pour le médecin-major de 2
e classe Alphonse LAVERAN qui renoue avec son enfance en prenant ses nouvelles fonctions en août 1878 à l’hôpital de Bône en Algérie, traquer et identifier l’agent de “l’impaludisme”, comme on disait alors, devient une priorité. Depuis une dizaine d’année en effet, dans le vent de la révolution pasteurienne et sur les décombres de la théorie de la génération spontanée, les algues, bactéries et champignons proposés pour jouer ce rôle se sont multipliés, mais tous n’ont eu qu’une vie éphémère.
Dès son installation, LAVERAN met en œuvre la première de ses deux grandes idées. Au lieu de chercher l’agent du paludisme dans l’air, l’eau ou la terre des marécages, comme tout le monde n’avait cessé de le faire jusqu’ici, il met à profit sa formation de pathologiste pour passer de longues heures à observer d’abord les tissus, puis le sang des malades et des morts. Il y voit constamment de la “mélanémie”, c’est-à-dire du pigment, et dans le sang , à côté de leucocytes mélanifères, des corps sphériques pigmentés, d’autres plus petits, hyalins et sans pigment, certains dotés de mouvement amiboïdes, et d’autres encore, très pigmentés, qui ont la forme de croissant. Pour LAVERAN, et c’est là sa seconde grande idée, ces corps qu’il retrouve en nombre très variable, aussi bien dans le sang des capillaires cérébraux des patients décédés d’accès pernicieux que dans le sang périphérique des impaludés chroniques ou des victimes d’une fièvre tierce ou quarte, ne sont pas des leucocytes ou des globules rouges altérés comme tout le monde le croît alors, mais des êtres vivants, parasites unicellulaires qui se collent à la surface des hématies et dont il est dans la nature de produire du pigment. Les mouvements amiboïdes qu’il observe chez certains d’entre eux, mais qu’il lui est difficile de confirmer avec un microscope dont le grossissement plafonne à 400, et bien entendu sans coloration, ne font que renforcer son sentiment. LAVERAN a déjà vu ces corps pigmentés au Val-de-Grâce dans le laboratoire d’Achille KELSCH, et ils ont été déjà décrits par plusieurs pathologistes de renom, comme Heinrich MECKEL en 1847, FRERICHS en 1848, Julius PLANER en I854, DELAFIELDS en 1872, ainsi que par le médecin légiste Joseph JONE en Louisiane, en I876, ce dernier assurant même pouvoir, en examinant simplement le sang d’une victime, dire si celle-ci avait souffert ou souffrait de fièvres intermittentes au moment de son agression. Tout en reconnaissant leur présence constante et leur caractère spécifique, ces chercheurs cependant n’ont jamais fait la différence entre pigment et corps pigmenté, considérant l’un et l’autre comme la conséquence et non comme le primum movens de la maladie. LAVERAN pense le contraire. Mais penser, croire, soupçonner ne suffit pas. Il faut une preuve. Pour l’obtenir, LAVERAN va devoir poursuivre sa traque pendant deux longues années, à Bône, puis à Biskra et enfin à l’hôpital de Constantine où il est nommé en 1880 médecin major de 1
re classe, chef du service de médecine.
Dans le domaine de l’observation, la chance favorise seulement ceux dont l’esprit est préparé, avait dit un jour Pasteur à ses étudiants. LAVERAN est de ceux là. Le 6 novembre 1880, au petit matin, cet homme solitaire, méthodique, patient, opiniâtre, rigoriste et secret, a sa chance et la saisit. Il voit dans le sang frais d’un malade présentant une fièvre intermittente, examiné sans coloration et à l’objectif 40, des éléments filiformes ressemblant à des flagelles qui s’agitent avec une grande vivacité à la périphérie d’un corps sphérique pigmenté. Il n’exulte pas, ni n’écrit de poème comme le fera plus tard Ronald ROSS lorsqu’il verra son premier oocyste dans la paroi de l’estomac d’un moustique, mais il sait immédiatement qu’il a gagné, qu’il a eu raison contre tous et qu’il vient de résoudre une des plus irritantes et anciennes énigmes de l’histoire de la médecine. Ce que LAVERAN par contre ne saura que bien plus tard, c’est qu’il n’a pu obtenir ce succès que grâce à un heureux coup du hasard. En effet, ce qu’il vient de voir est une exflagellation, c’est-à-dire la transformation d’un gamétocyte mâles en microgamètes, et n’importe quel étudiant en biologie sait aujourd’hui que ce phénomène ne se produit normalement que dans l’estomac du moustique. Sa survenue à l’air libre, dans du sang frais, non fixé et non coloré, est toujours aléatoire et considérée comme accidentelle.
Eugène RICHARD, un autre médecin militaire, confirme les observations et les conclusions de LAVERAN à l’hôpital de Philippeville, près de Constantine, quelques mois plus tard, à la demande de ses supérieurs, et précise à cette occasion que les parasites sont à l’intérieur des hématies et non à leur surface, comme le pensait son collègue.
La découverte de Laveran est accueillie avec un grand scepticisme par un monde médical tout acquis au Bacillus malariae que KLEBS et TOMMASI-CRUDELI disent avoir isolé l’année précédente à partir de l’air, de la boue des marécages, et des urines d’un patient atteint d’une fièvre intermittente. La première note de LAVERAN à l’Académie de médecine en date du 23 novembre 1880 sur “un nouveau parasite trouvé dans le sang de plusieurs malades atteints de fièvre palustre”, note de 8 pages, réduite à 12 lignes par son présentateur, passe pratiquement inaperçue. Pasteur lui même n’y croit pas. Mais Laveran a déjà montré combien il était patient, persévérant et têtu. Il se rend en Italie pour vérifier que les éléments parasitaires découverts en Algérie se retrouvent aussi bien dans le sang des Algériens que dans celui des Italiens impaludés. Puis il demande l’avis et l’aide des membres de la célèbre Accademia dei Lincei: MARCHIAFAVA, CELLI, BASTIANELLI et GOLGI. Dans un premier temps, MARCHIAFAVA et CELLI ne confirment pas la découverte du Français car ils utilisent une coloration au bleu de méthylène sur frottis fixé et ne peuvent donc pas voir les fameuses formes flagellées mobiles sur lesquelles LAVERAN a construit l’essentiel de son argumentation. De plus, ils se doivent de ménager la susceptibilité des tenants de l’étiologie bactérienne du paludisme puisqu’ils travaillent tous deux sous l’autorité de TOMMASI-CRUDELI dont MARCHIAFAVA est même l’assistant. Enfin, c’est la première fois qu’on propose d’impliquer un protozoaire comme agent d’une maladie humaine et on ne sait pas trop encore “par quel bout le prendre”.
En 1884 toutefois, GERHARDT, puis MARIOTTI et CIARRECHI, réussissent à cinq reprises à infecter, par des injections de sang de paludéens, des sujets sains chez lesquels on retrouve Oscillaria malariae, le parasite que LAVERAN pense avoir découvert, et qui guérissent tous sous quinine. Si le paludisme n’est pas une maladie contagieuse, ce que l’on savait déjà, c’est une maladie transmissible. De plus, isolement et culture mis à part, ces infections expérimentales satisfont plus au moins aux principes de Jacob HENLÉ que KOCH finira par s’approprier sous le nom de postulats en1890.
Un an plus tard, MARCHIAFAVA et CELLI profitent des performances de leur objectif à immersion (grossissement 1000) pour décrire dans le sang frais d’un paludéen, sous le nom de Plasmodium, un petit corps amiboïde non pigmenté, puis sa segmentation qu’ils reconnaissent comme étant son mode de multiplication. Ils identifient ensuite le pigment comme étant un produit de la dégradation de l’hémoglobine et formulent l’hypothèse que les petits éléments (mérozoites) contenus dans les formes de multiplication (schizontes) sont seuls capables d’envahir les globules rouges. Ils confirment enfin la découverte de LAVERAN en reconnaissant que leur Plasmodium et l’Oscillaria malariae du Français ne font qu’un.
Parallèlement, ROUX réussit à convaincre Pasteur, toujours sceptique, d’aller jusqu’à l’école du Val-de-Grâce où LAVERAN a été nommé professeur titulaire de la chaire d’hygiène et de médecine légale, pour voir quelques unes de ses préparations. La scène du grand homme s’émerveillant à la vue d’une exflagellation a été cent fois commentée. ROUX écrit: “Au milieu du champ, un magnifique corps flagellé agitait ses prolongements. Le spectacle était saisissant; il était impossible de ne pas reconnaître un être vivant dans cette masse cytoplasmique repoussant de ses fouets les globules environnants… Pasteur, si passionné pour la science, en était tout ému…
Il est inexact de dire que LAVERAN, après cette image d’Épinal, se désintéresse de sa découverte. Il écrit un ouvrage sur les anophèles et le paludisme en 1903 et son grand traité sur le paludisme en 1907. S’appuyant sur l’impossibilité de retrouver le parasite dans le milieu extérieur, ce qui sous-entend qu’il est déjà à l’état parasitaire dans la nature, LAVERAN avance l’hypothèse d’une transmission par les moustiques dans son Traité des fièvres palustres de 1884. Il reformule cette hypothèse dix ans plus tard, au congrès d’hygiène de Budapest et lorsque ROSS et GRASSI en apportent la preuve, Laveran consacre beaucoup de son temps à mettre sur pied une lutte anti-vectorielle en Vendée, en Camargue et surtout en Corse où tout est à faire et où on trouve des anophèles jusque dans les bénitiers, assure le docteur ZUCARELLI. LAVERAN préside également la Commission du paludisme du ministère de la guerre de 1914 à 1918. Mais il est vrai aussi que la qualité des observations microscopiques réalisée par l’école italienne et des membres de l’Accademia dei Lincei font rapidement passer au second plan celles de LAVERAN qui, pris par ses nouvelles fonctions et privé de malades, travaille de moins en moins sur le sujet tout en restant sur des positions de plus en plus difficiles à défendre, comme celle qui consiste à n’accepter pendant longtemps qu’une seule espèce de plasmodium, et à ne pas reconnaître d’emblée la validité des travaux de GOLGI qui lient de façon magistrale la biologie à la clinique.
Ne pouvant obtenir de ses supérieurs un poste lui permettant de poursuivre ses recherches, c’est-à-dire un laboratoire et des malades, et de revenir à Paris, LAVERAN, nommé successivement à Lille puis à Nantes, demande sa mise à la retraite et quitte l’armée en 1896 pour entrer comme chef de service honoraire et chercheur bénévole à l’Institut Pasteur. Il y restera 25 ans. Dans un premier temps, il occupe une très modeste pièce qu’il partage avec F. MESNIL qui supporte difficilement ce collègue beaucoup plus âgé que lui, qualifié d’ “austère” et de “rugueux”, mais avec lequel le jeune normalien organise de temps à autres des chasses aux rats qui colonisent le petit laboratoire. Cela permet aux deux homme, non pas de fraterniser… mais de découvrir un nouveau parasite dans le sang d’un de ces rongeurs: Trypanosoma lewisi.
Le cinquième prix Nobel de physiologie et médecine qui couronna LAVERAN en I907, soit 27 ans après sa découverte, ne lui fut pas attribué explicitement pour celle-ci, mais pour l’ensemble de ses travaux sur le rôle pathogène des protozoaires. Un point très précis du règlement stipule en effet que seuls les travaux achevés l’année précédant la remise du prix peuvent être retenus. Bien que cette exigence ne soit jamais respectée et toujours sacrifiée au bénéfice de l’importance des retombées des dits travaux, la découverte de Laveran était vraiment trop ancienne pour être prise isolément en considération par le jury. Contrairement à ce que l’on pense souvent, Ronald ROSS soutint activement la candidature du Français pour lequel il avait toujours eu de l’estime et même une certaine déférence, et se déclara d’autant plus facilement satisfait de le voir récompensé qu’il avait déjà lui même empoché le prix cinq ans auparavant pour des travaux faits 18 après.
LAVERAN fit don à l’Institut Pasteur de la moitié de son prix pour équiper un laboratoire plus grand et mieux adapté à ses recherches sur les protozoaires, et notamment sur les trypanosomes dont il était devenu un grand spécialiste.
À sa mort survenue à Paris le 18 mai 1922, après une longue maladie, LAVERAN était l’auteur d’au moins 600 publications scientifiques dont environ 400 concernaient les protozoaires: trypanosomes bien entendu, mais aussi toxoplasmidés, sarcocystinés, piroplasmes, coccidies, grégarinomorphes et myxosporidies. Il était également Officier de la Légion d’Honneur, membre de l’Académie de médecine (1893), membre de l’Académie des sciences (1901), fondateur et premier président de la Société de pathologie exotique (1908) et membre d’un très grand nombre de sociétés savantes françaises et étrangères dont la Royal Society of Tropical Medicine and Hygiene.

J.-F. Pays

Nécrologie
parue dans le Bulletin de la SPE (1922, T15, p. 373)

 

La mort de notre fondateur et Président honoraire, survenue le 18 mai, est un immense chagrin pour nous tous qui avions pour ce maître illustre une admiration profonde, mêlée de fierté patriotique et d'un religieux respect.
Pendant douze ans, à cette place, il a dirigé nos travaux avec l'autorité de son grand nom. Si notre société fut rapidement prospère, si elle s'est acquis dans le monde savant et auprès des pouvoirs publics un incontestable prestige, c'est à lui que nous en sommes redevables. Nous avons bénéficié de sa gloire.
Le deuil qui nous frappe si douloureusement est en même temps celui de l'humanité tout entière, car les travaux de Laveran, surtout sa grande découverte de l'hématozoaire du paludisme, ont puissamment contribué à améliorer les conditions d'existence des peuples.
Des millions d'hommes lui devront de pouvoir vivre, travailler, exploiter les richesses du sol dans les régions tropicales où ces richesses étaient jadis inaccessibles pour eux. Grâce à lui, d'immenses territoires sont désormais ouverts à la colonisation. Avant lui, personne n'avait soupçonné le rôle pathogène des hématozoaires, de sorte qu'il n'est pas exagéré de dire que l'oeuvre de Laveran apparaît aujourd'hui comme la plus importante en médecine et en hygiène après celle de Pasteur.
Cette oeuvre, admirable dans son unité et dans sa continuité, Laveran lui-même en a décrit la genèse et l'harmonieux développement dans la conférence qu'il dut faire à Stockholm lorsque l'Académie suédoise des Sciences lui attribua le Prix Nobel de médecine, en 1907.
Il est impossible de narrer avec plus de vérité et de simplicité l'histoire d'une des plus grandes découvertes des temps modernes:
En 1878, nous dit-il, après avoir terminé mon temps d'agrégation à l'École de médecine militaire du Val de Grâce, je fus envoyé en Algérie et chargé d'un service à l'hôpital de Bône. Un grand nombre de mes malades étaient atteints des fièvres palustres et je fus naturellement amené à étudier ces fièvres dont je n'avais observé en France que des formes rare et bénignes.
(…) J'eus l'occasion de faire l'autopsie de sujets morts de fièvre pernicieuse et d'étudier la mélanémie, c'est-à-dire la formation du pigment noir dans le sang des sujets atteints de fièvres palustres. La mélanémie avait été décrite par plusieurs observateurs, mais on n'était fixé ni sur la constance de cette altération dans le paludisme, ni sur les causes de la production du pigment.
Je fus frappé des caractères particuliers que présentaient les grains de pigment, en particulier dans les capillaires du foie et des centres cérébro-spinaux, et je cherchai à poursuivre, dans le sang des malades atteints de fièvre palustre, l'étude de la formation du pigment. Je trouvai dans le sang des leucocytes plus ou moins chargés de pigment, mais à côté des leucocytes mélanifères, des corps sphériques pigmentés, de volume variable, doués de mouvements amiboïdes, libres ou accolés à des hématies, des corpuscules non pigmentés formant des taches claires dans les hématies; enfin des éléments pigmentés en forme de croissants attirèrent mon attention; je supposai dès lors qu'il s'agissait de parasites.
En 1880, à l'hôpital militaire de Constantine, je découvris sur les bords des corps sphériques pigmentés, dans le sang d'un malade atteint de fièvre palustre, des éléments filiformes ressemblant à des flagelles qui s'agitaient avec une grande vivacité en déplaçant les hématies voisines; dès lors je n'eus plus de doutes sur la nature parasitaire des éléments que j'avais trouvés; je décrivis les principaux aspects sous lesquels se présente l'hématozoaire du paludisme, dans des notes adressées à l'Académie de Médecine et à l'Académie des Sciences (1880-1882) et dans un opuscule intitulé: Nature parasitaire des accidents de l'impaludisme, description d'un nouveau parasite trouvé dans le sang des malades atteints de fièvre palustre, Paris 1881.
Ces premiers résultats de mes recherches furent accueillis avec beaucoup de scepticisme.
En 1879, Klebs et Tommasi Crudeli avaient décrit, sous le nom de Bacillus malariae un bacille trouvé dans le sol et dans l'eau des localités palustres et bon nombre d'observateurs italiens avaient publié des travaux confirmatifs de ceux de ces auteurs.
L'hématozoaire que je donnais comme l'agent du paludisme ne ressemblait pas aux Bactéries; il se présentait sous des formes singulières; il sortait en un mot du cadre des microbes pathogènes connus, et beaucoup d'observateurs, ne sachant où le classer, trouvèrent plus simple de mettre en doute son existence.
En 1880, la technique de l'examen du sang était malheureusement très imparfaite, ce qui contribua à prolonger les discussions relatives au nouvel hématozoaire. Il fallut perfectionner cette technique et inventer de nouveaux procédés de coloration pour mettre en évidence la structure de l'hématozoaire.
Les recherches confirmatives des miennes, rares d'abord, se multiplièrent de plus en plus; en même temps qu'on découvrait, chez différents animaux, des parasites endoglobulaire ayant une grande analogie avec l'hématozoaire du paludisme. En 1889, mon hématozoaire avait été retrouvé dans la plupart des régions palustres; on ne pouvait plus mettre en doute ni son existence, ni son rôle pathogène.
Avant moi, de nombreux observateurs avaient cherché sans succès à découvrir l'agent du paludisme; j'aurais échoué également si je m'étais contenté d'examiner l'air, l'eau et le sol des localités palustres comme on l'avait fait jusqu'alors; j'ai pris comme base de mes recherches l'anatomie pathologique et l'étude in vivo du sang palustre, et c'est ainsi que j'ai pu arriver au but.
(…) Après la découverte du parasite du paludisme dans le sang des malades une importante question restait à résoudre: à quel état l'hématozoaire existait-il dans le milieux extérieur et comment l'infection se faisait-elle? La solution de ce problème a nécessité de longues et laborieuses recherches.
Après avoir tenté vainement de déceler le parasite dans l'air, dans l'eau ou dans le sol des localité palustres, et de le cultiver dans les milieux les plus variés, je suis arrivé à la conviction que le microbe se trouvait déjà en dehors du corps de l'homme, à l'état parasitaire, et très probablement à l'état de parasite des moustiques.
J'ai émis cette opinion dès 1884 dans mon Traité des fièvres palustres et j'y suis revenu à plusieurs reprises.
En 1894, dans un rapport au congrès international d'hygiène de Budapest sur l'étiologie du paludisme, j'écrivais: “Les insuccès des essais de culture m'ont conduit à croire que le microbe du paludisme vivait dans le milieu extérieur à l'état de parasite et j'ai soupçonné les moustiques qui abondent dans toutes les localités palustres et qui jouent déjà un rôle très important dans la propagation de la filariose”.
Cette opinion sur le rôle des moustiques était considérée à cette époque, par la plupart des observateurs, comme très peu vraisemblable.
Ayant quitté les pays palustres, il ne me fut pas possible de vérifier l'hypothèse que j'avais faite. C'est au D
r Ronald Ross que revient le mérite d'avoir démontré que l'hématozoaire du paludisme et un hématozoaire des oiseaux très voisin de Hoemamaeba malariae accomplissaient chez des Culicides plusieurs phases de leur évolution et étaient propagés par ces insectes.
R. Ross, dont les belles et patientes recherches ont été récompensées très justement, en 1902, par le Prix Nobel de médecine, a bien voulu reconnaître, dans plusieurs de ses écrits, qu'il avait été utilement guidé par mes inductions et par celles de P. Manson.
Aujourd'hui, les transformations que subit l'hématozoaire du paludisme dans les moustiques du genre Anopheles sont bien connues et aucun doute n'est plus possible sur le rôle de ces insectes dans la propagation du paludisme.
(…) Avant la découverte de l'hématozoaire du paludisme, on ne connaissait aucun hématozoaire endoglobulaire pathogène; aujourd'hui, les Hoemocytozoa constituent une famille importante par le nombre des genres et des espèces et par l rôle que quelques-uns de ces Protozoaires jouent en pathologie humaine ou vétérinaire.
L'étude des hématozoaire endoglobulaires, en portant l'attention des médecins et des vétérinaires sur l'examen du sang dans les régions intertropicales, a préparé la découverte des maladies à trypanosomes qui constituent, elles aussi, un nouveau et très important chapitre de la pathologie.
La connaissance de ces agents pathogènes nouveaux a jeté une vive lumière sur un grand nombre de questions naguère obscures. Les progrès réalisés montrent une fois de plus combien juste est le célèbre axiome formulé par Bacon: Bene est scire, per causas scire.
J'ai tenu à reproduire ces pages. Tout commentaire, toute analyse en eussent altéré l'immortelle beauté.
Les autres travaux que Laveran a tous poursuivis dans son laboratoire de l'Institut Pasteur sur les protozoaires sanguicoles, et particulièrement sur les trypanosomiases, n'ont fait qu'accroître sa renommée d'investigateur scrupuleux, persévérant, sagace et de parfait technicien.
Notre Bulletin eut la primeur de quelques-uns d'enter eux. Beaucoup ont été faits avec son excellent collaborateur le professeur Mesnil, dont l'élection à l'Académie des Sciences fut sa dernière joie.
Quelques semaines avant sa mort, alors que, depuis longtemps, il ne se faisait aucune illusion sur l'issue inexorable de la maladie dont il se sentait atteint, il travaillait encore, gardant par son fidèle Léon Breton et par son élève le D
r Franchini le contact avec son laboratoire où il n'avait plus la force d'aller.
La vie de Laveran fut toute de labeur. Son histoire se confond avec celle de ses travaux. Ceux d'entre nous qu'il honorait de son amitié savaient que, sons des dehors un peu réservés et distants, il cachait une grande sensibilité d'âme. Il avait un caractère d'une inflexible droiture, une parole lente et réfléchie, avec des mots toujours justes que n'accompagnait aucun geste solennel. Sa physionomie, son regard clair, reflétaient la sérénité et l'honnêteté de son intelligence. Il entourait ses recherches d'une discrétion silencieuse, jusqu'au moment où il se décidait à les publier.
Les journalistes frappaient vainement à sa porte. Il n'accordait jamais d'interviews. Aussi le public le connaissait-il à peine et il n'en avait cure!
Longtemps il a souffert de l'indifférence, de l'hostilité ou du dédain avec lesquels on accueillait ses découvertes. L'ignorance et l'ingratitude des chefs militaires qui lui barraient obstinément l'accès des plus hauts grades de l'armée lui furent surtout pénibles. Mais il eut sa revanche, et combien glorieuse! L'Institut Pasteur lui offrit un laboratoire, l'Académie des sciences, la Royal Society de Londres, toutes les associations scientifiques du monde s'empressaient de l'accueillir et de l'honorer. L'Institut Carolin lui attribuait le Prix Nobel et l'Académie de médecine voulait qu'il fut le Président de son centenaire!
Les savants de l'avenir réserveront à sa mémoire d'encore plus grands hommages car son oeuvre apparaîtra plus magnifique et plus féconde avec le recul des siècles.
Pour ce qui est de nous, mes chers Collègues, qui formions, avec l'admirable compagne de notre Maître, avec sa soeur qu'il adorait, et avec l'Institut Pasteur, sa vraie famille, le nom immortel de A. Laveran restera la raison d'être de notre existence. Son esprit demeurera près de nous. Pour la foule de nos successeurs qui, dans l'avenir, auront à moissonner les récoltes dont nous lui devons la semence, il restera le flambeau qu'on suit à travers les ombres pour chercher, à tâtons, la vérité!

A. Calmette