Félix Mesnil
(1869-1938)

Nécrologie
parue dans le Bulletin de la SPE (1938, T31-3, p. 173)

 

Notre séance anniversaire s'ouvre malheureusement sur une note de tristesse et de regrets. Il m'échoit le douloureux devoir de saluer tout d'abord la mémoire de celui qui fut, pendant 30 ans l'âme de notre groupement, le professeur F. Mesnil. Avec Laveran et Marchoux il avait été l'un des fondateurs de la Société de pathologie exotique. Il fut l'un de nos Secrétaires Généraux pendant 12 ans, notre Président de 1924 à 1928, et, même en dehors de tout mandat officiel, il n'a jamais cessé avec un soin jaloux, d'en assurer ou d'en contrôler le développement.

C'est dire la peine immense que sa disparition nous cause et, par une ironie du destin, il se trouve que cette peine doit s'exprimer, ici, précisément en une journée appelée à témoigner des heureux résultats de ses efforts, en manifestant la vie féconde de notre Société.

Félix Mesnil est né, en 1869, à Omonville-la-Petite, localité côtière de Cotentin, aux confins du cap de La Hague. Sans doute, ainsi qu'il le rappelait récemment lui-même, ses origines maritimes ne furent-elles pas étrangères aux liens étroits qu'il devait nouer plus tard avec le monde médical, naval et colonial. Un de ses oncles, médecin, qui guida ses première années, avait d'ailleurs appartenu au corps de Santé de la Marine. Un fait certain, c'est que son orientation scientifique de zoologiste fut largement et heureusement influencée par ses attaches familiales avec sa terre natale, avec ces rudes et hautes falaises du haut desquelles se découvre un magnifique horizon de mer, auquel toute sa vie il est resté fidèle.

Des aptitudes remarquables lui avaient ouvert, en 1887, l'accès simultané à l'école polytechnique et à l'Ecole normale. Il opta pour cette dernière et, après l'achèvement du cycle de ses études mathématiques et physiques, il aborda les sciences naturelles, pour devenir agrégé en 1891.

À sa sortie de l'École normale, il effectue un voyage de documentation dans les principales Universités de l'Europe centrale; puis, en 1892, Pasteur l'admet, comme agrégé-préparateur, dans cet Institut de la rue Dutot nouvellement fondé qu'il ne quittera plus désormais et auquel il consacrera toute sa carrière de biologiste.

Mesnil est entré à l'Institut Pasteur dans un laboratoire, celui de Metchinikoff, où les conceptions zoologiques inspirent constamment les recherches et sont étroitement associées aux problèmes de la pathogénie. Quelle meilleure garantie pour sa propre formation que cette double empreinte culturale? aussi le voyons-nous d'emblée, et pour toujours, obéir à es deux tendances.

Chaque années, alors que l'époque des vacances le ramène fidèlement à sa maison de l'anse Saint-Martin, il s'adonne à la zoologie marine, prospecte la riche faune des invertébrés marins qui s'y rencontrent. Il accumule des observations de haute valeur sur les Annélides locales, sur leur curieux polymorphisme lié à la sexualité, sur les Crustacés parasites, les Vers inférieurs, les Protozoaires marins libres ou parasites. Ces études de faunistique, de systématique, de biologie, qu'il poursuivra sans relâche pendant une trentaine d'années, tantôt seul, plus souvent avec l'affectueuse et savante collaboration de son beau-frère Caullery, seront un délassement à ses travaux pastoriens.

Au laboratoire de Metchnifkoff, il s'est tout d'abord occupé de recherches d'Immunité cellulaire, de Physiologie et de Pathologie comparées. Dès cette époque, il noue ou renoue des relations avec les Pastoriens coloniaux de la première heure, avec Calmette et Marchoux, puis avec Simond qui, à la suggestion de Metchnikoff, étudie les relations existant entre le cycle des Coccidies et celui des Hématozoaires du paludisme. Nous sommes, en effet, à l'aube des grandes découvertes, tributaires de celles de Laveran, qui, vers la fin du siècle dernier, vont se succéder, à une cadence impressionnante, affirmant l'importance des Protozoaires dans l'histoire des maladies tropicales.

Dès 1897, F. Mesnil s'est déjà nettement engagé dans l'étude de certains groupes de Protistes, notamment de l'importante classe des Sporozoaires; il en a bien précisé les caractères zoologiques, la classification, il a fait ressortir, en particulier, les affinités étroites qui relient les hématozoaires de Laveran aux Coccidies.

C'est alors qu'en 1899 Laveran fait appel à sa collaboration de zoologiste, pour les recherches qu'il poursuit, de son côté, sur les Hématozoaires et les Protozoaires sanguicoles. La fécondité d'une telle association ne va pas tarder à se révéler. Dès l'année suivante, en effet, les deux auteurs s'attaquent en commun à l'étude des Trypanosomes, que le hasard d'une chasse aux rats, dans le laboratoire, vient de mettre à leur disposition, sous l'espèce du Trypanosoma lewisi. Ils en précisent la morphologie, à la faveur des nouvelles techniques à l'éosinate de bleu de méthylène, étudient le mode de multiplication du flagellé, son agglutination par divers sérums. C'est l'amorce d'une documentation inédite qui va, sans tarder, s'étendre systématiquement aux différents types de trypanosomes pathogènes dont successivement, des souches diverses leur parviennent : l'agent du nagana d'abord, puis les agents classiques des grandes maladies trypanosomiennes connues en Afrique et dans le monde. Une analyse minutieuse leur permettra de contrôler, par l'épreuve d'immunité croisée, la valeur des différentes espèces ou races de Trypanosomes, d'en étudier la morphologie, le pouvoir infectieux, la virulence, les réactions sériques ou chimiothérapeutiques. Au hasard des circonstances, il font également connaître différentes formes nouvelles d'hémogrégarines, de Coccidies, étudient la morphologie des Sarcosporidies, etc. Ils donnent en 1903 la première description précise de l'agent du kala-azar, affirment l'individualité des parasites aperçus par Leishman et Donovan. Mais la principale activité des deux auteurs reste attachée au vaste champ des Trypanosomes et Trypanoplasmes.

En 1904, paraît la première édition du fameux traité Trypanosomes et Trypanosomiases, fruit de cet effort commun de quelques années et qui recevra, en 1912, une deuxième édition double de la première.

Entre temps, puis ultérieurement, F. Mesnil poursuivra dans son laboratoire, avec différents collaborateurs, d'autres séries de recherches sur ce riche matériel trypanosomien. Avec Maurice Nicolle il passe en revue l'action thérapeutique des diverses couleurs de benzidine, étudiant leur action trypanocide en fonction de leur constitution chimique. Ces recherches ont permis de dégager notamment l'action favorable des couleurs bleues ou violettes de cette série pour le traitement de la maladie du sommeil. Si le manque de maniabilité des ces couleurs leur a fait préférer, dans la pratique, d'autres produits thérapeutiques, par contre l'une d'entre elles, le trypanobleu, que Mesnil et Nicolle ont fait connaître, a été retenue pour le traitement des affections prioplasmiques. Ils ont aussi consacré à l'action thérapeutique de l'atoxyl, sur lequel, à peu près en même temps, W. Thomas à Londres, venait d'appeler l'attention, le premier travail établissant sur des bases précises la valeur d'une produit qui était appelé à jouer bientôt un rôle capital dans le traitement de la maladie du sommeil. On doit également à Mesnil, avec son élève regretté Brimont, l'introduction, dans l'arsenal curatif de cette affection, de l'émétique de potasse, corps qui devait connaître une fortune particulière, après qu'au Congo belge Broden et Rodhain l'eurent appliqué, avec succès, à l'homme par la voie endoveineuse, et qui est également devenu aujourd'hui un spécifique des leishmanioses diverses, de la bilharziose, etc.

Avec Brimont encore et d'autres de ses élèves, A. Lebœuf, Ringenbach, etc., F. Mesnil s'attacha à approfondir les curieuses propriétés de résistance des trypanosomes divers aux agents médicamenteux et aux sérums variés. Il put montrer, tantôt qu'il s'agissait d'une véritable transmission de caractères acquis, tantôt de variations brusques, d'apparence spontanée, aboutissant, dans l'un et l'autre cas, à la formation de races particulières. Ainsi le biologiste retrouvait-il ici ces problèmes fondamentaux du transformisme, la genèse des espèces ou des sous-espèces, problèmes qui s'imposaient à son esprit au sein même des problèmes pathologiques. Ce sont en effet les points de vue de la biologie générale que l'on voit constamment dominer parmi les travaux si variés de F. Mesnil, qu'il s'agisse de microbiologie expérimentale ou de physiologie, de zoologie pure, de systématique ou de cytologie.

L'autorité particulière qu'il s'était acquise en protistologie, sa vaste érudition, constamment entretenue ou développée par une activité sans égale à ce Bulletin de l'Institut Pasteur auquel, depuis 1908, il consacrait tous ses efforts, ne pouvaient manquer d'attirer à lui nombre de chercheurs. Ses qualités de bonté, de serviabilité, alliées à un sens profond de l'équité, une saine compréhension des véritables mérites, transformaient rapidement autour de lui ses élèves en amis. Chef de laboratoire en 1898, puis professeur en 1910, son laboratoire fur l'un des plus actifs de l'Institut Pasteur. Auprès de lui se sont, en particulier rencontrés nombre de médecins ou de pathologistes coloniaux, français ou étrangers, qui furent ses élèves et auxquels in ne cessa de prodiguer, au cours de leur carrière, intérêt et amitié. Par là, son influence n'a cessé de grandir dans le monde colonial.

Il fut le conseiller scientifique et l'ami dévoué de la plupart de ceux qui, depuis plus de 30 ans; ont fait rayonner de par le monde, dans les missions itinérantes comme dans les laboratoires d'Outre-Mer, la science pastorienne. “Toujours en correspondance et en pensée avec les coloniaux véritables”, ainsi se définissait-il récemment lui-même. À distance, il animait les recherches par ses observations judicieuses ou ses critiques. La sûreté de sa mémoire l'associait définitivement à la vie proche ou lointaine de ceux auxquels il portait affection. Au retour de mes divers séjours en Afrique, combien de fois n'ai-je pas été surpris, au cours de nos entretiens amicaux, dans son laboratoire, de constater combien étaient demeurés présents à son esprit les détails de notre vie passée, à mes collaborateurs et à moi-même?

F. Mesnil devint membre de l'Académie des Sciences en 1921. Il était membre fondateur de l'Académie des Sciences coloniales et fut élu; en 1931, à l'Académie de médecine. Différentes académies ou sociétés, françaises et étrangères, l'avaient également distingué. Il fut, après Laveran et Calmette, le troisième Président de notre Société. Les service éminents qu'il a rendus à la cause coloniale, comme animateur et comme conseil, avaient reçu tout récemment une nouvelle consécration de la part des pouvoirs publics. Le 8 juillet dernier, ses amis, se collaborateurs et ses élèves se réunissaient autour de lui pour fêter sa récente élévation à la dignité de Commandeur de la Légion d'Honneur. Ce fut une joie pour lui de pouvoir évoquer encore une fois, dans cette réunion – et nous ne pensions pas alors que ce devait être la dernière – les liens qui l'attachaient à tant d'entre nous, présents ou disparus.

Des sommets où l'avaient placé des mérites exceptionnels, universellement reconnus, sa vie nous apparaît comme un magnifique exemple d'attachement absolu à la cause scientifique, de simplicité, de désintéressement. Le robuste et tranquille courage avec lequel il sut faire face aux peines morales qui ne l'avaient pas épargné, comme aussi aux sombres avertissements du mal qui devait l'emporter, auréole cette existence, toute entière orientée vers le bien, d'un pur reflet de vertus antiques.

La Société de pathologie exotique conservera fidèlement le souvenir de son ancien Président, le Professeur Mesnil. Elle n'oubliera point ce qu'il a fait pour elle, les voies solides et sûres qu'il lui a tracées. Elle s'incline avec respect devant le deuil cruel qui frappe aujourd'hui son admirable compagne, Madame Mesnil, et tous les siens; elle leur fait part de ses profonds sentiments de regret et d'affliction.

É. Roubaud
président de la SPE