Adolphe Sicé
(1885-1957)

Nécrologie
parue dans le Bulletin de la SPE

 

Le Médecin Général Inspecteur, A. Sicé, qui fut notre Président de 1946 à 1950 est mort le 21 mars. Lorsqu'il y a quelques mois, pouvant échapper un instant à ses lourdes obligations, il venait ici participer à nos débats ou assister aux séances de notre Conseil, rien ne laissait présager cette cruauté du destin tant les années ne semblaient avoir de prise sur sa robuste constitution. Sa mort, connue dès l'abord par un bref communiqué de presse, jeta consternation dans les milieux où sa forte personnalité s'était imposée.

Né en 1885 à Saint-Pierre en Martinique d'une famille qui a compté dans la Marine et la haute Administration de nobles serviteurs de la France d'outre-mer, Sicé sort de l'École de Santé navale de Bordeaux en 1910, dans la promotion de son fidèle ami de toujours, le regretté J. Bablet. Le stage à l'École d'application de Marseille accompli, il fait campagne au Maroc dans les troupes qui délivrent Fez sous le commandement du général Gouraud. C'est à la célèbre division marocaine qu'il sert comme médecin de bataillon durant la grande guerre sur le front français où il est blessé en 1915. Puis ce sont ses débuts dans la vie coloniale. En Haute-Sanga (1916-1918), au Gabon (1920-1922), à Madagascar (192-1926), à Fort-Dauphin où il a été affecté, il fait d'intéressantes constations sur l'évolution de la peste dans cette province, sur la lymphangite endémique, sur le parasitisme intestinal dans le sud de la grande île qu'il communique à notre Société. À son retour en France, il effectue un stage à l'Institut Pasteur; il s'y perfectionne en protistologie au laboratoire de F. Mesnil. C'est à l'étude de la trypanosomiase avec laquelle il s'est déjà familiarisée en Haute-Sanga et au Gabon qu'il va se consacrer à l'Institut Pasteur de Brazzaville dont la direction lui est confiée. De 1927 à 1930, il s'attache tout particulièrement au problème de sa thérapeutique et souligne avec force l'imprécision des traitements standardisés appliqués sans le contrôle de la rachicentèse qu'il juge indispensable, même en pratique de brousse. Il rapporte, pour justifier sa thèse, maintes observations des plus convaincantes. Par ailleurs, il signale l'alternance de l'infection sanguine chez certains trypanosomés, l'intérêt de la recherche du pouvoir floculant du sérum des malades en présence d'extrait alcoolique de coeur, la disparition fréquente de l'alexine dans ces sérums; il tire d'utiles indications du dosage de l'albumine, du glucose et des chlorures dans le liquide céphalo-rachidien des sommeilleux. Toutes ces données qui s'ajoutent aux acquisitions éparses dans d'innombrables publications, Sicé les collige en un ouvrage édité en 1937, La Trypanosomiase humaine en Afrique intertropicale, préfacé par Mesnil, le seul que nous possédions sur la maladie du sommeil. En 1932 il avait été nommé Professeur d'épidémiologie et de Prophylaxie des maladies tropicales à l'Ecole d'Application de Marseille. Il y demeura pendant 5 ans, faisant profiter ses élèves de son expérience acquise sur le terrain au contact des réalités et de la documentation qu'il y avait rassemblée. Le Professeur Joyeux lui demande son concours pour la seconde édition de son Précis de médecine des pays chauds (Joyeux et Sicé), livre désormais classique justement apprécié des médecins coloniaux. Sicé est ensuite nommé Directeur au Service de Santé du Soudan. Loin de se confiner dans sa tâche administrative, il va poursuivre ses prospections sur la pathologie soudanaise : la trypanosomiase, la fièvre jaune, la méningococcie, la tuberculose, la brucellose, la rhinopharyngite ulcéreuse et mutilante (gangosa); vis-à-vis de ces affections, il édicte les règles d'une prophylaxie rationnelle adaptée aux conditions épidémiologiques locales. Il étudie l'application des synergies médicamenteuses au traitement de la trypanosomiase, les érythrodermies toxiques consécutives à l'usage immodéré des arsenicaux organiques, l'effet du climat sur le nourrisson européen. Il a su intéresser à ces investigations une équipe de collaborateurs qui signent avec lui de nombreuses communications présentées à nos séances ; nos Bulletins de 1938 à 1940 reflètent la féconde activité qui a régné dans le domaine de la recherche durant ses deux années de direction au Soudan.

Sicé est maintenant Médecin Général et rentre en France peu de temps avant la déclaration de guerre. En septembre 1939, il est affecté à la Direction du Service de Santé du XVe corps qui doit faire partie de l'armée des Alpes. Il se félicite de pouvoir participer à la lutte qui s'engage tandis que, colonial, il eût pu, si les circonstances avaient été autres, n'en percevoir qu'un écho assourdi. Pendant 5 mois, il organise les dispositifs qui relèvent de ses fonctions lorsqu'il apprend sa désignation comme directeur des services sanitaires de l'AEF Nous sommes en février 1940. La mort dans l'âme, il confie son amertume à ses amis en passant à Paris avant de rejoindre Brazzaville. Comme devait lui dire le Docteur Noël Bernard en le recevant à l'Académie des sciences coloniales en 1946, “ce rude coup du sort allait lui épargner les poignantes vicissitudes de la défaite, du désarmement et de l'occupation, et le porter aux premier rangs de ceux qui, dans cette AEF devenue le coeur de la France libre et combattante, devaient être les pionniers de la libération”.

Le 18 juin 1940 marque une nouvelle étape dans la carrière du Médecin Général Sicé. Il a répondu à l'appel du Général De Gaulle. Il lui faut rompre avec ce qui fut jusqu'à ce jour sa règle de conduite, celle aussi qu'il exigeait des autres: la discipline, l'obéissance. Mais sa foi dans le destin de la patrie apaise sa conscience; sa décision est irrémédiablement arrêtée, il en accepte à l'avance toutes les responsabilités, et il sait qu'elles sont lourdes; rien ne compte plus pour lui que l'objectif fixé par le chef de la France libre. C'est que Sicé possède, avec une foi patriotique inflexible soutenue par sa foi chrétienne, les vertus qui font les hommes de caractère.

À cette tribune, je ne puis qu'évoquer, sans m'y attarder, les événements auxquels le Médecin Général Sicé a été intimement associé et qui, sous son impulsion, ont en août 1940 fait reprendre à l'AEF sa place au combat, celle de la France, aux côtés des alliés. Son livre L'Afrique équatoriale et le Cameroun au service de la France (26, 27, 28 août 1940), dédié à la grande mémoire de Savorgnan de Brazza, brosse un éloquent tableau de ce que furent ces journées historiques où “face à la défaite et à l'armistice”, il répond par cette devise sublime dans sa brièveté “Action, Foi, Espérance” développée dans des pages qui mériteraient, comme je l'ai dit ailleurs en présentant l'ouvrage, de figurer dans toutes les bibliothèques scolaires pour être lues et commentées par les éducateurs de notre jeunesse et métropole et Outre-mer. Mais si les circonstances ont un moment paru éloigner le Médecin Général Sicé du cadre de nos disciplines, les hautes fonctions dont il a été investi: Haut-Commissaire de l'Afrique française libre, Membre du Comité de défense de l'Empire, Directeur du Comité de coordination des Croix-Rouges alliées ne furent pour lui que transitoires. Il ne fit rien pour les obtenir et pas davantage pour s'y maintenir, bien au contraire. La fière et digne simplicité de sa vie, son abnégation lui faisaient ignorer les subtilités diplomatiques dont il n'avait cure, lui qui, loin d'obéir à des vues d'ambition et d'intérêt personnel, ne songea qu'à l'intérêt public. Dans le feu de l'action, sa brutale franchise ne fut pas sans lui créer des inimitiés, mais elle imposait le respect car Sicé ne dévia jamais de la voie qu'il s'était tracée et qu'il estimait être celle du Devoir dont il fut, jusqu'au bout, l'esclave.

Malgré le rôle de premier plan qu'il a tenu sur la scène politique, le Médecin Général Sicé reste pour nous l'Inspecteur Général des Services Sanitaires de l'armée de la Libération, qui parcourut tous les territoires successivement ralliés à la France libre: AEF, Cameroun, Madagascar, exhortant partout ses camarades les médecins coloniaux, à poursuivre là où le sort les avait placés leur oeuvre bienfaisante et humanitaire, celle dont il s'inspirait pour plaider avec passion la cause de la France dans ses voyages en Afrique du Sud, aux États-Unis, au Canada, en Amérique latine.

À l'heure de la libération, Sicé rentre en France; il est peu après atteint par la fatidique limite d'âge de Médecin Général Inspecteur en pleine force physique et intellectuelle, auréolé du prestige que lui vaut sa haute autorité morale. Membre d'honneur de plusieurs sociétés savantes d'Angleterre et de Belgique, Président de la Croix Rouge Française pendant quelque temps, il accepte la chaire qui lui est offerte par l'Institut tropical de Bâle où, en pays de langue allemande, il fera rayonner la culture française en enseignant dans notre langue. C'est à Bâle qu'un mal inexorable évoluant en 3 mois devait l'emporter.

Lorsqu'à la fin de 1945 notre Société fut en mesure de reprendre son fonctionnement administratif normal, c'est le Médecin Général Sicé que l'unanimité de vos suffrages appelèrent à sa Présidence que le Professeur É. Roubaud exerçait avec dignité depuis plus de 10 ans. Sicé était déjà au faite de la gloire et des honneurs, mais je sais le prix qu'il attacha à cette marque de confiance de ses collègues, et singulièrement des médecins coloniaux dont il avait durant la tourmente symbolisé la prédestiné de l'action sur le plan militaire, médical et scientifique dans tous les territoires où ils étaient dispersés. Comme il le proclamait en prenant place à ce fauteuil, c'est bien le “Médecin colonial” qu'il voulait voir honoré en sa personne et, de cela, il éprouvait une légitime fierté. Cette présidence qu'il allait remplir avec éclat pendant 4 ans, il savait qu'elle lui constituait un charge supplémentaire du fait que, résidant à Bâle, il devait à chacune de nos séances subir les fatigues d'un long voyage, d'autant qu'il regagnait le plus souvent la Suisse le soir même.

A. Sicé était entré à la Société de pathologie exotique en 1928 et, pour répondre au voeu de son Maître F. Mesnil, avait tenu à lui communiquer la quasi-totalité de ses travaux. Dans son allocution présidentielle, notre Société, disait-il, ne peut éluder ses responsabilités; sa part dans l'oeuvre de restauration de la France est fort large, parce qu'elle a pour champ d'action le monde entier; et il s'engageait à servir du meilleur de lui-même son prestige et sa qualité. Cet engagement, il l'a tenu, et au-delà de son temps de Présidence.

Ces dernières années, le Médecin Général Sicé avait été appelé, sans avoir fait acte de candidature, à siéger à l'Assemblée de l'union française. Il ne se déroba point à cet appel. À cette tribune où il jouissait d'une autorité incontestée, il s'éleva vigoureusement contre certains abandons et des concessions qu'il jugeait prématurées. S'il se refusait à voir discuter les titres de la France, il ne mettait pas moins de force à dénoncer notre responsabilité dans la progression de l'alcoolisme en Afrique noire, comme il l'avait fait à celle de nos séances où ce problème avait été évoqué. Je ne doute pas que sa voix puissante ait été entendue et que ses interventions aient été prises en considération lorsque des mesure furent édictées aux fins d'endiguer le fléau.

Le prestige dont la personnalité d'A. Sicé était entourée a largement débordé le cadre d'une activité médicale ou scientifique pour s'inscrire dans une des pages exaltantes de notre histoire à l'une des heures les plus dramatiques vécues par notre pays; mais ce prestige ne modifia en rien la simplicité qui était la règle de sa vie. Ne soyons donc pas surpris qu'il ait exigé la plus grande discrétion autour des circonstances de sa maladie et de sa mort. Mais ce n'est pas sans émotion que vous saurez que dans se dernières volontés il a tenu à marquer son fidèle attachement à la Société de pathologie exotique dans une suprême pensée qu'il pria Mme Sicé d'exprimer à son Président. […]